Une plage dorée au nord de la France. Des vagues cajolent le sable satiné. Et puis, à quelques mètres de la côte, une procession suspecte, vêtue de noir, s’engage de pied ferme, une pagaie à la main comme étendard. Non, il ne s’agit ni d’une nouvelle secte ni d’un suicide collectif. Ces gens-là s’adonnent à un nouveau sport stimulant, encore à ses débuts, mais déjà dans l’air du temps: le «longe-côte» ou la randonnée pédestre aquatique.

L’activité trouve ses origines en 2005, à Dunkerque. Thomas Wallyn, l’entraîneur d’un club local d’aviron, cherche une pratique complémentaire qui permettrait à ses rameurs de renforcer les muscles négligés pendant les exercices habituels. Il en vient à l’idée de marcher dans l’eau avec une pagaie, en faisant des mouvements articulés avec les bras. Les premiers essais sont plutôt déconcertants, la marche sur le sol marin n’a rien à voir avec des randonnées sur terre ferme. «J’en ai parlé à un médecin kinésithérapeute et nous avons élaboré une technique de marche particulière, en fonction des courants, qui ne mettrait pas en danger le bassin», raconte Thomas Wallyn.

Deux ans après, en mai 2007, un brevet est déposé à l’Institut national de la propriété intellectuelle et en octobre de la même année, le premier club du longe-côte voit le jour à Dunkerque. Un sport est né: combinaison de la randonnée, de l’aviron et de la nage, sans oublier les bienfaits de l’environnement marin. Très vite, les clubs de randonnée aquatique essaiment sur les côtes de Bretagne, de Normandie et du Pas-de-Calais.

Le longe-côte s’impose à côté de la voile ou de l’aviron et enthousiasme tous ceux qui rêvent de l’impossible: travailler les muscles sans effort réel. Le secret? Un sentiment d’apesanteur incomparable. «On est porté par l’eau et on se sent très léger. Alors, on fait un effort physique sans s’en rendre compte», note Andrée Norgeot, responsable du club de longe-côte de Hauteville-sur-Mer en Normandie.

Pratiqué dans sa version originale avec une pagaie (l’option allégée, sans rame, existe également), le longe-côte sollicite l’ensemble de la chaîne musculaire et agit favorablement sur le système cardiovasculaire, en augmentant l’endurance. En plus, la marche dans l’eau incite à chercher constamment un équilibre, en jouant du poids de corps. Côté jambes, on améliore le retour veineux et on raffermit les mollets et les cuisses, tandis qu’un balancement régulier de la rame travaille l’étirement des bras et du dos. Ajoutez-y les effets bienfaiteurs d’un drainage enrichi en minéraux et vous comprendrez pourquoi le longe-côte est tellement apprécié par les femmes. «65% de nos longeurs sont, en fait, des longeuses, remarque Thomas Wallyn. Puisque dans l’eau on ne sent plus notre poids et on est moins essoufflé, on peut élaborer un rythme, tout en parlant avec une copine. C’est un sport convivial.»

Quant aux hommes, ils s’y mettent aussi pour d’autres raisons. «Si on le pratique pendant la grosse mer, avec toutes les précautions nécessaires, on se sent comme dans une machine à laver en pleine vitesse et là, on se bat pour chaque pas, c’est très intense. Par contre, à un rythme bas, c’est un excellent moyen de récupération après d’autres sports, par exemple, l’athlétisme. On marche calmement, on profite de la mer, c’est agréable et reposant, explique François, l’encadrant du club de Hauteville-sur-Mer. Toute contrainte musculaire se transforme en plaisir de marcher au soleil.»

Cette douceur d’impesanteur fait du longe-côte une pratique tout indiquée pour les gens souffrant de problèmes de dos, de poids et de circulation sanguine. «Les articulations ne subissent aucune contrainte. Le longe-côte est donc bénéfique aussi pour des personnes qui ne peuvent pratiquer aucun autre sport», renchérit Corentin Rousseau, maître-nageur à Saint-Malo. Depuis un an, il encadre dans l’eau Sylviane, souffrant de sclérose en plaques. Pour elle, c’est le seul moyen de retrouver son corps: en marchant dans l’eau, elle arrive à faire des mouvements qui sont impensables sur terre. Sylviane en a parlé à son médecin qui s’est intéressé à la pratique. Quant à Thomas Wallyn, il travaille en collaboration avec des hôpitaux de Dunkerque et fait des sorties, entre autres, avec des jeunes corpulents.

A chaque randonnée ses sentiers appropriés, la marche aquatique n’est pas une exception. Un label est déposé, pour recenser les espaces de pratique: les sentiers bleus. La déclivité entre en ligne de compte, aussi bien que les courants, la topographie des brèches de sable et des épaves. L’itinéraire doit être sécurisé pour ne pas perdre pied, même dans la nuit… Une randonnée aquatique nocturne est également possible, au clair de lune et avec des lampes frontales. Ambiance romantique garantie.

Autre avantage du longe-côte, il se pratique à toutes saisons, même en hiver. Une cagoule et des gants s’ajoutent alors à la combinaison et aux chaussons de plongée.

Thomas Wallyn et son équipe expérimentent actuellement des sorties dans un lac du nord de la France. «Les résultats s’avèrent concluants. L’essentiel pendant la pratique est l’appui ferme au sol, il faut juste éviter des fonds mouvants ou caillouteux.» L’eau douce, procure-t-elle la même sensation douillette et miraculeuse? «La résistance de l’eau reste la même dans le lac. L’effet n’est pas détérioré», assure l’inventeur de la pratique.

Le longe-côte pourrait-il franchir les frontières et s’implanter au bord des lacs helvétiques? Contacté par Le Temps, le personnel des bases nautiques de Genève et de Nyon s’est montré curieux, mais redoute que le fond du Léman ne soit pas vraiment propice à l’exercice, faute de longues plages sans dénivellation. Walter Wildi, professeur de géologie à l’Institut Forel de l’Université de Genève, présume: «Sur les bords du Léman on observe à beaucoup d’endroits, mais pas partout, une zone peu profonde, jusqu’à 6 ou 8 mètres. Le fond y est généralement sableux et peu stable, souvent aussi occupé par des plantes aquatiques. Pour pratiquer le longe-côte, il faudrait investiguer les zones peu profondes en détail et probablement marquer des tracés le long desquels on ne rencontre pas trop d’obstacles et on ne dérange pas trop la faune aquatique.» Des amateurs?

Le longe-côte enthousiasme tous ceux qui rêvent de l’impossible: travailler les muscles sans effort