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Raphaël Liogier, philosophe: «Le robot qui fait le travail à notre place nous dé-robotise»

L’automatisation de nos économies génère à la fois de l’abondance et de l’exclusion. Ce n’est pas une fatalité, selon le sociologue et philosophe Raphaël Liogier, qui défend le revenu de base inconditionnel

Nous souffrons tous du syndrome de Stockholm: l’emploi est un geôlier terrible, auquel nous nous sommes désespérément attachés. Que faire lorsque les machines s’apprêtent à nous libérer du travail contre notre gré? Pour le sociologue et philosophe français Raphaël Liogier, la robotisation en cours marque le dernier pas vers une société d’abondance dans laquelle la disparition de l’emploi pourrait cesser d’être un cauchemar et ouvrir de nouveaux horizons de liberté. Son nouveau livre affirme la nécessité de ce basculement et articule une utopie pratique en forme de mode d’emploi.

Le Temps: Un monde débarrassé de l’emploi, écrivez-vous, serait l’aboutissement du projet de la modernité, des Lumières et des révolutionnaires du XVIIIe siècle…

Raphaël Liogier: Dans l’Antiquité, la notion de citoyenneté était l’apanage des personnes qui possédaient suffisamment de biens pour assurer matériellement leur existence sans travailler. On considérait en effet que la nécessité de travailler empêchait d’être libre, donc d’agir et de penser politiquement. Les révolutionnaires de 1789 reviennent à cette notion d’oisiveté – c’est-à-dire de liberté par rapport à l’obligation de travailler – comme étant une condition pour être véritablement actif. La nouveauté, c’est que pour eux cette citoyenneté doit être universelle: tout le monde doit pouvoir être comme les nobles, qui n’ont pas besoin de travailler et qui peuvent juger le monde, prendre des décisions, réaliser leurs aspirations humaines. Le révolutionnaire britannique Thomas Paine est le premier qui parle en ce sens d’un revenu de base universel, en 1795.

Dans le mode de production de l’époque, l’idée que personne ne travaille pour produire ce dont la société avait besoin était toutefois impossible. Aujourd’hui, ce rêve d’une citoyenneté universelle devient possible, grâce notamment à l’automatisation. Le problème, c’est qu’entre-temps on s’est habitués à confondre les moyens et les fins, prenant l’emploi pour une valeur en soi. On dit: c’est horrible, les machines vont prendre nos emplois, on sera tous au chômage… Mais ce qu’il nous faut, ce n’est pas le plein-emploi. C’est une grande réforme politique, juridique et économique qui nous permette d’aborder l’automatisation, qui est peut-être la transition la plus importante depuis l’invention de l’agriculture. On est dans une économie d’abondance que, malheureusement, on ne sait pas encore l’accompagner. C’est comme au début du Néolithique, lorsque la transition vers une situation matériellement plus favorable s’est traduite par des aliénations, des dominations, des inégalités nouvelles, l’invention de l’esclavage… C’est ce que Thomas Piketty appelle la divergence. L’écart entre les plus riches et les plus pauvres, les formes d’exclusion s’accroissent, alors qu’on est plus riches sur le plan global.

– Le premier élément de la solution que vous préconisez est le revenu d’existence – ce qu’on appelle en Suisse le «revenu de base inconditionnel».

– Le propre des humains, sur le plan anthropologique, c’est de vouloir se distinguer de leurs semblables, de se dire «je suis différent, je suis original», d’exprimer leur distinction par leur manière d’être et par leurs actions. C’est ce que Paul Ricœur appelle «soi-même comme un autre»: on se raconte sa vie comme si on était quelqu’un d’autre, et on tâche de ressembler à cet autre qu’on veut être. Un revenu d’existence de haut niveau redistribuerait la richesse produite par les machines et permettrait de consommer les objets fabriqués par ces mêmes machines, en dehors du travail humain. Les humains pourraient satisfaire leur désir de se distinguer à travers d’autres activités qui profiteraient à la société: du travail humanitaire, des inventions, de la création artistique, de l’investissement civique…

– Vous réfutez l’idée selon laquelle le revenu d’existence nous plongerait dans l’indolence.

– Dans notre monde issu de l’âge industriel, les gens sont robotisés. Mais ils supportent de moins en moins d’être des rouages dans une machine qui leur est largement incompréhensible. Du coup, ils sont malheureux au travail. Leur but devient dès lors d’accroître leur niveau dans la hiérarchie ou de détourner le système… Le robot qui fait le travail à notre place nous dé-robotise, nous rendant disponibles pour des tâches plus désirables, dans lesquelles on va s’investir plus profondément et de manière plus efficace. On ne se sentira plus dans une situation de chantage au chômage, amenés à inhiber notre créativité pour nous faire bien voir par notre patron parce que sinon, on risque d’être virés. Les gens ne vont donc pas être moins actifs: ils vont l’être encore plus, parce qu’ils seront plus libres.

– Comment financer le revenu d’existence?

– Il faut remplacer l’impôt sur le revenu par un impôt fortement progressif sur le capital, qui servira à la fois à financer le revenu d’existence et à créer une compétition entre les capitalistes, réduisant les déploiements de capitaux complètement spéculatifs auxquels on assiste aujourd’hui.

– Votre proposition tient-elle compte des impératifs environnementaux?

– L’ensemble de mesures que je propose comprend une TVA qui a, entre autres, une fonction écologique. Il s’agirait de taxer fortement des produits qu’on a désignés, à travers un processus démocratique, comme étant préjudiciables pour l’environnement. L’argent ainsi ponctionné serait réinjecté dans des domaines qui ne sont pas encore rentables, mais qui sont prometteurs en termes de développement durable… Parallèlement à l’automatisation, le coût de l’énergie va devenir de plus en plus faible si on se tourne vers des sources renouvelables qui, contrairement aux autres sources fossiles, n’ont pas de limites. Le solaire, l’énergie des marées, c’est infini.

– Votre projet de redistribution ne relève pas du socialisme, dites-vous, mais d’un «libéralisme réel».

– Il faut maintenir le désir de distinction, qui a d’ailleurs de moins en moins de place dans le monde actuel. Dans ma conclusion, je parle d’un «libéralisme réel», qui fasse confiance à la subjectivité et à la créativité individuelle mais qui comprenne une véritable justice économique et sociale, qui suppose que chacun ait les moyens de se distinguer, d’exprimer sa subjectivité sans être livré à la faim, à la soif et à l’exclusion. Il faut que la compétition ait une place importante dans le domaine économique. Mais pour que ce libéralisme soit réel, il faut que sur la ligne de départ de cette compétition, qui sert à désigner les entrepreneurs les plus efficaces dans un domaine donné, on ne trouve pas quelqu’un qui part en Ferrari, un autre en mobylette et un troisième à pied…

– Vous revenez sur la question du populisme, que vous abordiez dans un livre précédent.

– Les gens voient bien qu’on est objectivement dans une prospérité massive. On est dans une société d’abondance, et en même temps on constate un accroissement de l’exclusion économique, sociale, symbolique qui frappe tout le monde: même ceux qui ne sont pas exclus se sentent toujours en danger de l’être. Le populiste, c’est quelqu’un qui arrive dans cette situation et qui dit: je vais renverser la table. Puisque l’intuition légitime des gens est qu’il faut effectivement la renverser, ce personnage qui dit «le système est pourri» et qui fait semblant de vouloir tout changer se verra facilement donner raison. Si on ne veut pas des populistes, il faut renverser la table pour de vrai.


Raphaël Liogier, Sans emploi. Condition de l’homme postindustriel. Les Liens qui libèrent, 192 pages.


A propos du revenu de base inconditionnel

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