Pour contrer la propagation de la pandémie de coronavirus, nous avons renoncé à organiser des événements dans nos locaux. Mais pour que vous puissiez tout de même assister aux conférences prévues, certaines seront proposées sur notre site sous forme de vidéo ou de chat en ligne.

Selon une étude britannique réalisée par Tecmark, nous consulterions notre smartphone 221 fois par jour, soit plus de 1500 fois par semaine. Au quotidien, ce petit outil capable de presque tout nous occuperait pas moins de 3 heures et 16 minutes, toujours selon la même étude. Alors, faut-il le bannir ou s’en servir?

A lire: Nicolas Nova: «Le smartphone n’incarne pas seulement une forme de repli sur soi»

Dans quelle mesure le smartphone a-t-il changé nos vies depuis son apparition? Est-on plutôt accro à l’outil ou aux contenus qu’il propose? Quelles sont les prochaines étapes de son évolution? A quels impacts peut-on s’attendre sur notre société future?

Pour en parler, nous avons ouvert la discussion avec Nicolas Nova, socio-anthropologue et professeur associé à la Haute Ecole d’art et de design de Genève. Il est l’auteur de Smartphones, une enquête anthropologique (Métispresses), un livre qui décrypte le sens donné au smartphone par ses utilisateurs et comment celui-ci a transformé fortement notre quotidien depuis son apparition.

Découvrez ses réponses ci-dessous:

  1. Question posée par Raybanana:
    L’utilisation du smartphone chez les adolescents est-il responsable de la «fragmentation de l’attention», c’est-à-dire de la difficulté à se concentrer plus de quelques minutes sur une activité intellectuelle?
    Réponse donnée par Nicolas Nova à 11:13

    Disons déjà que les adolescents ne sont pas les seules victimes d’un tel phénomène. Il me semble ici qu’il ne faut pas uniquement incriminer le smartphone et ses applications, mais aussi prendre en compte le fait que notre société elle-même encourage des comportements de changements rapides. Le smartphone comme prolongement du zapping télévisuel. Plus qu’une accusation de l’objet, c’est intéressant de voir comment les utilisateurs eux-mêmes parlent de leur intérêt à sans cesse revenir sur leur smartphone. Car les raisons ne sont pas toujours mauvaises, il peut s’agir de suivre telle ou telle conversation (qui auparavant n’était pas accessible puisque à distance), de lire tel article ou telle nouvelle, de regarder telle vidéo…

    Il est certain que la convergence de toutes ces possibilités dans un seul objet le rend forcément attrayant… et qu’il nécessite du coup un apprentissage. Tout autant chez des ados que chez des adultes, une compréhension de comment l’utiliser, comment le mettre à distance par moments. Je pense que nous sommes encore à un moment où nous tous et toutes essayons d’apprendre cette maîtrise. Et certains et certaines s’en sortent mieux que d’autres, par des conseils d’amis, de la famille, parfois de l’école… parfois par apprentissage personnel. Enseignant à des élèves entre 20 et 30 ans, je suis frappé de découvrir comment certains ont développé des tactiques pour justement se ménager des espaces d’attention plus longs. Mais cela requiert un apprentissage pour lequel nous ne sommes pas tous égaux. D’où le rôle de l’école et de formations à cela.


  2. Question posée par Hubert:
    Pourquoi ne pas revenir aux temps préhistoriques et supprimer tous les outils les plus élémentaires? En répondant, nous comprendrons qu’il est préférable de garder son smartphone car il nous est bien utile!
    Réponse donnée par Nicolas Nova à 11:17

    C’est une question qui m’intéresse beaucoup, en marge des débats actuels sur la notion de progrès. Il me semble qu’entre le silex d’un côté et le smartphone de l’autre, il y a toutes sortes de variations: sur les applications que nous utilisons ou non, sur les appareils plus ou moins perfectionnés. En menant mon enquête à Genève, Los Angeles et Tokyo j’ai été frappé de voir les multiples façons dont les usagers construisent la maîtrise de leur appareil. Car ils ou elles ne veulent pas revenir à un âge de pierre, mais plutôt avoir un rapport pacifié à toutes sortes de services numériques via leur smartphone. Certains enlèvent les réseaux sociaux et ne les utilisent que sur l’ordinateur. D’autres choisissent de couper toutes les notifications. Certains reprennent des téléphones portables ayant moins de fonctionnalités (comme le Punkt qui «cache» les fonctions d’un smartphone dans un téléphone mobile à l’interface plus ancienne, qui permet d’accéder aux cartes et à la géolocalisation, mais pas aux réseaux sociaux). Il y a toute une gamme de pratiques à inventer, à partager et à apprendre pour cela.


  3. Question posée par Francisco:
    Devrait-on instaurer des zones «blanches» dans lesquelles il ne serait pas possible de se connecter?
    Réponse donnée par Nicolas Nova à 11:23

    C’est délicat car le réseau téléphonique permet aussi toutes sortes de choses qui sont fondamentales. Sauver une vie en cas d’accident par exemple. Plus que la limite spatiale, il y a par contre des expérimentations intéressantes autour de limites temporelles.

    Dans différentes villes, comme aux Etats-Unis, la pratique des «samedis sans mobile», «off the grid Saturday», ou celle des «los sabado fuera de covertura» au Mexique me semblent intéressantes. Ce sont des moments de la semaine où des utilisateurs choisissent de ne pas utiliser leurs objets numériques. Certaines de ses initiatives sont parfois encouragées par les municipalités, à la fois pour proposer des moments plus «calmes», mais aussi sensibiliser ou habituer à des usages plus sobres des technologies numériques.


  4. Question posée par Hervé:
    Les smartphones sont-ils responsables de tous nos problèmes? N’est-ce pas plutôt les applications qui nous rendent addicts? J’ai l’impression que cet outil prend tout sur la tête alors qu’il n’a pas tant de choses à se reprocher.
    Réponse donnée par Nicolas Nova à 10:58

    Effectivement, lorsque l’on accuse le «smartphone» on réduit grandement le problème. Il faut en effet, comme vous le dites, prendre en compte les applications. Nous n’avons pas tous les mêmes, et certaines sont moins promptes à être utilisée de manière compulsive. L’application météo contrairement à Facebook, pour résumer.

    Mais au-delà des applications et des technologies, notre rapport compulsif aux technologies numériques est aussi lié à nous-mêmes, à des dispositions individuelles (l’attente d’obtenir des nouvelles de quelqu’un, ou d’une situation, comme on le voit durant la crise de la Covid 19) et collectives (le fait que répondre rapidement est devenu une norme chez certaines personnes).


  5. Question posée par Kleo:
    Le smartphone s’est-il réellement substitué aux relations sociales? Ne favorise-t-il pas en réalité le lien? Un exemple, les sites de rencontres.
    Réponse donnée par Nicolas Nova à 11:05

    Le fait de signaler qu’une technique remplace les relations sociales est une vieille histoire. C’est une accusation que l’on a prêtée au téléphone en son temps. C’est une manière réductrice de voir les choses, puisque les usages des applications sur le smartphone (des réseaux sociaux aux SMS en passant par des jeux vidéo collectifs ou des apps de rencontre) témoignent plutôt de la multitude de relations sociales qui passent par là.

    Par contre, et c’est là l’enjeu intéressant, c’est de comprendre comment ces relations entre individus évoluent du fait de ces usages. Comment par exemple le fait d’avoir littéralement les autres à portée de main, ce qui peut entraîner des relations par moments plus intenses, par moments plus légères… Et l’on se rend compte qu’il n’y a pas de règle générale. C’est plutôt, comme je le décris dans mon ouvrage, une transformation des manières d’être ensemble. Avec l’éclosion d’un répertoire et de situations nouvelles, dont certaines sont positives (il est plus facile de garder des liens réguliers à distance, possibilité de rencontrer des gens ayant certains goûts ou intérêts) et d’autres plus problématiques (le fait d’être sans cesse interrompu…).


  6. Question posée par Sapha:
    Comment voyez-vous l’évolution du smartphone à l’horizon 2030? Depuis plusieurs années cet outil évolue réellement peu…
    Réponse donnée par Nicolas Nova à 11:31

    C’est vrai qu’il évolue peu, il s’est stabilisé, comme ces objets quasi inamovibles que sont les manettes de jeu vidéo, ou les claviers d’ordinateurs hérités des machines à écrire d’il y a cent ans et qui perdurent! Du point de vue de l’évolution du smartphone, il me semble que trois voies sont possibles.

    - La première concerne le fait que le terminal change peu, mais qu’il fonctionne de plus en plus en lien avec d’autres objets sur nous (smartwatch, casque connecté) ou autour de nous (la voiture), ce qui est nouveau. Cela donne l’impression d’une sorte de «smartphonisation» des objets, qui «prennent» des fonctions du smartphone (comme le cas des assistants vocaux type Alexa ou Google Home).

    - Une autre voie, recherchée par certains ingénieurs, est celle de la création d’outils de substitution, par exemple des lunettes, des casques ou des implants… mais nous n’en sommes pas là techniquement, et est-ce que la multiplicité des activités que l’on peut faire avec un smartphone pourrait être transférée à ces autres appareils?

    - Une troisième voie, est celle d’une stabilisation de l’appareil lui-même en surface, mais avec en profondeur un usage croissant du recyclage des pièces détachées. Les enjeux écologiques ne sont pas à négliger et le fait de produire des appareils moins gourmands en énergie, plus constitués de pièces recyclées est en train de prendre de l’ampleur.


  7. Question posée par Neo:
    La fronde anti-5G a-t-elle un sens? J’ai l’impression que beaucoup de citoyens se disent que nous sommes allés très loin en matière de technologie mobile, que ce que nous avons nous suffit. Peut-être un début de prise de conscience? Je me trompe peut-être, je n’ai pas souvenir de frondes aussi lourdes pour le déploiement de la 2G ou 3G.
    Réponse donnée par Nicolas Nova à 11:36

    Les critiques faites envers la norme 5G sont intéressantes. Notamment par ce qu’elles révèlent de nos sociétés, et de notre rapport aux technologies et à leur infrastructure. S’il y a eu des critiques envers les normes antérieures 2G et 3G, la fronde actuelle contre la 5G est sans commune mesure avec les précédentes. Si elle arrive à un moment particulier avec la crise du Covid-19 avec toutes sortes d’accusations parfois invalides, il n’en reste pas moins qu’elle témoigne d’une incompréhension croissante.

    Comme une perte de maîtrise envers le monde qui nous entoure. Je voyais ce matin une affiche à Genève qui disait «La 5G nous est imposée sans votation populaire», qui traduit, il me semble, une volonté d’avoir son mot à dire, au même titre que l’établissement d’une zone 30 km/heures ou l’achat d’avions. Cette absence de débats démocratiques sur cette question des technologies semble faire réagir une part croissante de la population.


  8. Question posée par Des:
    Dans le cadre de votre livre, avez-vous rencontré des gens qui refusent l’usage du smartphone? Quels sont leurs profils? Est-ce du militantisme? Est-il franchement possible de vivre sans smartphone en 2021?
    Réponse donnée par Nicolas Nova à 11:38

    Oui j’en ai rencontré dans le cadre de mon enquête. Et il est intéressant de constater qu’il existe tout une gamme de motivations et de pratiques. Entre des personnes qui en ont eu et qui sont revenus au téléphone mobile standard, celles qui n’en ont jamais eu, celles qui s’interrogent sur l’achat d’un terminal smartphone après l’avoir cassé, il y a tout un répertoire de pratiques qui ne se limitent pas au militantisme ou au refus des technologies. Il est tout à fait possible de vivre sans smartphone, mais pas pour toutes les professions. Cela implique parfois pour ces personnes quelques contorsions, mais qui ne sont pas toujours vécues comme un problème, avec parfois le choix de ralentir.


  9. Question posée par Fab:
    Est-il réellement possible de prendre du recul par rapport à l’hyperconnexion? J’ai l’impression que la déconnexion est surtout devenue un luxe (notamment via des stages organisés les week-ends dans les montagnes ou le business des coachs de vie).
    Réponse donnée par Nicolas Nova à 11:43

    Effectivement il y a toute une vague autour du business de la déconnexion. A ce propos j’avais vu passer la publicité d’un hôtel qui proposait une absence de wifi et de nourriture, un lieu de jeûne physique et numérique, et dont les chambres m’avaient paru plus chères qu’un hôtel avec ces services!

    Plus sérieusement, s’il y a un besoin criant d’apprentissage sur comment mieux maîtriser son rapport à la connexion (aux autres, aux nouvelles, via le smartphone), je m’interroge sur qui peut fournir ces conseils et des formations. Et en effet, cela semble parfois limité à ceux et celles qui en ont les moyens, alors que la plupart des utilisateurs pourraient en bénéficier. Ceci étant, j’ai été frappé dans mon enquête de voir comment les utilisateurs eux-mêmes discutent de comment faire, de comment apprendre à paramétrer son appareil (et les notifications), quelles pratiques à la maison ou dans les transports peuvent être changées, au sein d’une famille, etc. C’est peut-être que nos usages sont encore récents et non stabilisés, que des normes sociales sont encore à construire sur ces sujets.


  10. Question posée par Julie:
    Je serai intéressée à connaître votre relation, à vous, avec votre smartphone? Votre ouvrage l’a-t-il modifiée?
    Réponse donnée par Nicolas Nova à 11:46

    Bonne question, il est vrai que mon usage a évolué durant les dix dernières années! L’aspect le plus marquant est le nombre d’applications qui a chuté drastiquement, et au fait que je coupe toutes les notifications hormis les SMS, mais aussi que je l’ai toujours en mode avion lorsque je l’ai dans ma poche en marchant. Sans doute est-ce lié à la découverte de multiples pratiques repérées lors de mon enquête.


  11. Question posée par Pero:
    Une experte, Linda Henkel, s’est aperçue, notamment dans les musées, que plus les personnes photographiaient les objets, moins elles s’en souvenaient. Sommes-nous réellement dans la réalité quand on dégaine sans arrêt nos smartphones lors de concerts ou autres activités culturelles et sociales?
    Réponse donnée par Nicolas Nova à 11:49

    Je ne saurais dire s’il y a un effet sur la mémoire des objets chez les utilisateurs, mais il me semble effectivement constater un changement dans les pratiques vers une collecte de traces du présent, avec des photos, des enregistrements audio ou vidéo, mais ce n’est pas qu’une histoire technologique (ce n’est jamais qu’une affaire technologique!).

    C’est sans doute une nouvelle manière d’être dans la réalité que d’en collecter des traces que nous aimerions revisiter plus tard, parfois les utilisateurs le font, parfois non… au même titre que des photographies placées dans des boîtes de chaussures il y a trente ans. Je rattache cela moins à un aspect technologique qu’à un trait de notre époque à survaloriser nos activités pour les faire durer, pour y revenir plus tard… comme un changement anthropologique dans notre rapport au temps. Lequel passe vite et les technologies numériques peuvent ainsi donner l’impression de maximiser les possibles.


  12. Question posée par Marie:
    Lorsque je vois les enfants, ils sont très attachés à leur sucette ou leur ours en peluche. Le téléphone, le nouveau doudou pour adultes? Que vous inspire cette comparaison?
    Réponse donnée par Nicolas Nova à 11:53

    Dans mon livre j’ai un chapitre entier sur cette question, le smartphone comme «compagnon» de soi, à la fois pour se rassurer. Mais il n’est pas que cela. Si le smartphone peut apaiser et rassurer, son usage n’isole pas forcément ses usagers. Les multiples enquêtes de terrain concernant l’usage du mobile en attestent, celui-ci devient un puissant moyen de gestion des opportunités sociales, de facilitation des rencontres au sein de petits groupes.

    Conclusion
    Réponse donnée par Nicolas Nova à 11:58

    Merci pour toutes ces questions qui rebondissent de manière très à propos sur ce que je décris dans mon livre sur le smartphone. L’idée générale de l’ouvrage était de partir de la place qu’il occupe dans la vie de ses propriétaires et quelles significations ces derniers lui accordent. Le tout en m’appuyant à la fois sur une enquête que j’ai menée entre 2015 et 2018 à Genève, Los Angeles et Tokyo, et sur la multitude de travaux et d’études réalisés par d’autres chercheurs et chercheuses. Chaque chapitre part d’un terme utilisé par ses usagers, le smartphone qui nous tient en laisse, le smartphone comme cocon, comme baguette magique ou miroir de soi… et la coquille vide, smartphone cassé donc à réparer… Chacun est l’occasion de revenir sur les pratiques actuelles et de montrer qu’elles réactivent des débats passés sur l’usage compulsif, les craintes de perte de lien social, les enjeux écologiques, ou le côté «boîte noire» de l’appareil dont l’usage influence notre quotidien. Le livre aura certainement des réponses aux questions auxquelles je n’ai pas pu répondre durant cette session de chat. Merci encore une fois de votre intérêt!