Epoque

Quel est votre rapport au temps? Trois personnalités racontent

Steve Guerdat, Anne-Sophie Pic et Michel Parmigiani, qui vivent leur passion à 100%, livrent leurs visions du temps libre, du temps qui passe et de celui qui a passé...

Steve Guerdat, cavalier de saut d’obstacles, champion olympique aux JO de Londres en 2012

Qu’est-ce que le temps à vos yeux?

La vie. J’ai l'impression de ne pas en avoir assez. J’aime ce que je fais au point de ne pas vouloir que les jours touchent à leur fin. Pourtant, ils sont longs: je me lève à 6h30, je vais à l’écurie, je monte mes neuf chevaux à tour de rôle jusqu’à 15h. Quand j’en ai marre de manger de la poussière dans le manège, je pars en balade. Le reste de la journée est consacré à travailler sur les 15 hectares du domaine équestre zurichois où je me suis installé il y a trois mois. Comme il a été peu entretenu, tout est à rafraîchir. Au moment de votre appel, je repeignais les barrières de la carrière…

Quel est votre rapport au temps à cheval?

A vrai dire, je n'en ai pas. Je ne regarde jamais ma montre, ni ne calcule le temps que je vais passer avec chaque monture. Quand je sens que l'un veut faire plus ou moins, je m’adapte. Sur un parcours, par contre, chaque centième de seconde compte. Le rapport est tendu avec le chronomètre. Dans cette recherche de performance, je cherche à contrôler la mécanique, mais jamais le temps. Je fais la différence entre les deux. 

Et à quoi ressemble votre temp libre?

Je n’aime pas trop répondre à cette question, qu'on me pose souvent. Parce que tout mon temps est libre. Je fais ce que je veux, ce que j’aime et cela me rend heureux. Disons que lorsque je ne suis pas à cheval, je vais au fitness ou nager. Le sport est important. Depuis ma naissance, j'ai toujours fait des choses qui me plaisent et m'inspirent.  La pire des choses, ce doit être l’ennui. Je ne le connais pas. Je ne sais jamais par quoi commencer et m'arrête seulement parce qu'il fait trop sombre. C'est un luxe. 

Vous sentez-vous esclave du temps?

Un peu, oui, parce que je suis toujours légèrement en retard. Je fonctionne sans agenda. J’ai tous mes rendez-vous dans la tête. Les choses s’emboîtent et se passent bien en général, je n’ai jamais rien manqué d’important. 

Si vous pouviez remonter le temps?

Je n'irais nulle part. Je me réjouis de ce qui est devant et ne veux rien changer à ma vie. Je garde toutes les belles et moins belles expériences. Même les défaites. Chaque moment est unique.. 

Un temps suspendu, ce serait...

Vivre éternellement dans le paysage actuel de mon existence. 


 

Anne-Sophie Pic, Cheffe du restaurant gastronomique du Beau-Rivage Palace de Lausanne

Qu’est-ce que le temps à vos yeux?

Une possibilité. Une évolution, à mener le mieux possible. Mais qui peut être source de tension aussi: on ne prend plus le temps de se poser et rêver. C’est très dangereux. Mon rapport au temps a beaucoup évolué dans mon métier, grâce aux nouveaux outils qui permettent d’en gagner, mais je m’aperçois que je fais de plus en plus de choses, alors suis-je heureuse? C’est la question que j’essaie de me poser. Et si ce n’est pas le cas, je veille à m’arrêter pour me recharger en énergie, à prendre le temps comme un espace qui peut ne pas être occupé constamment.

Quel est votre rapport au temps en cuisine?

C’est une très bonne cuisson. Question, pardon! (elle rit) Justement, il est très minuté. Il faut être très réactif. Il y a trois temps en cuisine: celui de la préparation hyperréglé, qu’on appelle la mise en place, celui de l’exécution, à savoir du service, et le temps de la fin de service, le moment de coupure, de repos entre le midi et le soir. Ce dernier, très fluctuant, est très difficile à maîtriser, car il est induit d’un temps de bonheur qu’on donne aux autres.

Et à quoi ressemble votre temps libre?

A plus de 45 ans, il s’est transformé. J’en ai moins qu’à 20 ans, mais je ne suis pas moins heureuse. Je le lie à ma passion, la cuisine. Je m’organise des temps d’aération pour rencontrer des fournisseurs, faire des dégustations avec des amis créatifs, ce peut être une vigneronne ou un nez. On s’autorise un temps libre ensemble, tout en étant dans l’énergie de la créativité, comme une respiration d’inspiration, très épanouissante.

Vous sentez-vous esclave du temps?

Oui, je le suis. Mais j’ai tendance à croire que quand on commence à courir après le temps, c’est peut-être qu’on manque d’une certaine organisation ou que l’on veut faire trop de choses. Mon tempérament me pousse à vouloir que tout le monde soit bien autour de moi, je m’investis énormément pour cela. Et cela occupe une grande partie de mon quotidien. Mon mari, qui travaille avec moi dans l’entreprise, gère bien mieux son temps, il va droit au but.

Si vous pouviez remonter le temps?

J’aimerais avoir plus de temps avec des êtres chers qui ont disparu. Je remonterais, par exemple, à ces moments où mon père tentait vainement de me donner des petits cours de cuisine quand je rentrai de mes études à Lyon. «Il m’avait dit: tiens on va faire un rôti de bécasse.» J’étais à la fois extraordinairement émue que mon père prenne le temps, justement, de faire un plat avec moi, et à la fois dans la frivolité de cet âge-là.

Un temps suspendu, ce serait…

Un moment de contemplation. Ce peut être la mer, un tableau.


Michel Parmigiani, maître horloger, fondateur de la marque qui porte son nom


Qu’est-ce que le temps à vos yeux?

C’est quelque chose de relatif. Un artisan passionné n’aura pas assez de temps, tandis qu’un autre s’ennuiera au travail. On ne peut pas le saisir, ni le négocier, d’où le côté pervers de cette notion. Il s’égrène tout au long de la vie d’un humain. Il régit de manière incroyable beaucoup de choses, il régule le métabolisme, le cycle de la nature…

Quel est votre rapport au temps chez Parmigiani Fleurier?

Il me faut du temps pour bien faire les choses, pour bien penser. Pour parvenir à cet état latent durant lequel il ne se passe rien de visible, mais dans l’esprit quelque chose naît, et vous pouvez dire «Eureka!» Puis, entre l’idée qui peut arriver plus ou moins vite et la construction de l’objet, il faut donner du temps au temps. Autrement dit, j’alterne les moments méditatifs et les moments d’accélération. C’est une succession de gestes lents et rapides, car tout peut se précipiter quand tout arrive au bon moment.

Et à quoi ressemble votre temps libre?

Quand j’en ai, je fais du jardinage. Cela me donne une autre idée, une autre échelle du temps. Celle de la croissance et de la floraison. On y retrouve une forme d’équilibre: celui de la nature.

Vous sentez-vous esclave du temps?

Bien sûr. Le monde moderne veut ça. Les instruments vont toujours plus vite. Avec le fax, il fallait répondre tout de suite, mais depuis les e-mails il faut répondre encore plus vite. Pour finir, tout le monde s’y perd. Dans l’urgence, on n’a plus le temps de réfléchir, de prendre du recul. Avant, la gomme et le crayon permettaient d’avancer à petits pas. Aujourd’hui, d’un clic, on efface tout et on recommence. Il faut produire, vite.

Si vous pouviez remonter le temps?
Première étape: chez le Britannique John Harrison, né en 1693, artisan ébéniste et horloger autodidacte qui a inventé le chronomètre de marine, permettant d’améliorer la précision des approches et de diminuer sensiblement le risque d’échouage. Ensuite, en Egypte antique. Une civilisation qui avait la notion du temps grâce à des cadrans solaires et des calendriers, pour gérer les cultures.

Un temps suspendu, ce serait…
Il ne peut pas exister. Le temps ne s’arrête pas. Les aiguilles s’égrènent, à l’infini.

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