Après les graffitis et les tags, les gravages, ces griffures sur vitres, font des ravages dans les villes romandes. Depuis deux ans, vitrines, baies vitrées, fenêtres, entrées d'immeuble, cabines téléphoniques, et surtout vitres de bus, de tram ou de train, sont rayées quotidiennement. Mais, contrairement aux tags ou aux graffitis muraux, les griffures sur vitres ne peuvent pas être effacées. Le coût occasionné par ces incrustations et leurs marques indélébiles est donc considérable. En Suisse, d'après les premières estimations des assureurs et des régies de transport, les dégâts ont dépassé les 20 millions de francs en 2000. A Lausanne, la police cantonale a vu le nombre de plaintes pour griffures doubler en un an (de 36 en 1999, elles sont passées à 71 en 2000). Mais depuis l'arrestation d'une bande en fin d'année, ce chiffre est passé à quatre.

Des initiales, un acronyme, un «blaze» (mot désignant le pseudonyme utilisé) écrits à la va-vite et, la plupart du temps, sans aucune recherche esthétique sont la marque du «graveur». Ces griffures sont effectuées avec des outils spéciaux, faciles à acheter et peu onéreux. On trouve pêle-mêle la pointe de diamant du vitrier, la porcelaine de bougie de voiture, les pierres à aiguiser les couteaux et la mèche de perceuse en carbure.

Si les supports de ces déprédations varient, les «graveurs» ont un faible pour les transports publics. «Leur mobilité donne certainement plus de visibilité à la signature», avance Narbé (pseudonyme), un ancien adepte du tag habitué du Goulet à Genève. Originaire des Etats-Unis – le métro de New York en est couvert – ce fléau a déferlé sur l'Europe au milieu des années 90. En France, certains «graveurs» sont allés jusqu'à incruster leur pseudo sur les pare-brise des locomotives de la SNCF et du RER parisien. La profondeur du sillon dans la vitre était telle que la sécurité du conducteur n'était plus assurée. Il a donc fallu immobiliser les véhicules et changer les pare-brise. Chacun de ces «gravages» a coûté plus de 8000 francs à ces deux sociétés de transports.

En Suisse, le mouvement, même s'il a pris de l'ampleur, ne s'est pas encore radicalisé. «Nous gardons les locomotives dans des lieux protégés. Elles sont plus difficiles d'accès que les wagons», précise Jean-Louis Scherz, porte-parole des CFF. «Les premières vitres gravées ont été signalées au début de l'année 1999 sur nos lignes. Or, ce type de vandalisme a été détecté en Allemagne, en Italie et en France il y a plus de quatre ans. La Suisse est pour l'instant relativement épargnée.» On a envie de le croire. Mais il y a un mois, des «graveurs» se sont introduits durant la nuit dans vingt-six wagons au dépôt CFF de Bülach, dans la banlieue zurichoise. Le coût de ces incrustations à la pointe de diamant qui ont pris la forme de pseudo et de «blaze» a été estimé à plus d'un demi-million de francs. La régie a déposé une plainte. Car pour les entreprises de transport ferroviaire, toute vitre gravée met en danger le passager. Le croisement à grande vitesse de deux trains dans un tunnel comprime brutalement l'air et la plasticité des verres est mise à rude épreuve. Fragilisée par le sillon du gravage, elle risque tout simplement de se briser.

De leur côté, les transports publics urbains misent sur la prévention en posant un film protecteur sur les fenêtres des bus et ne changent pas systématiquement les vitres gravées. Mais le coût des dégâts reste important. «Depuis que ce fléau existe, soit près de deux ans, un million de francs ont été dépensés pour effacer les griffures ou les prévenir», souligne Pascal Henchoz, directeur adjoint des Transports lausannois (TL). La raison? Les marquages de vandales ont un effet repoussant sur la clientèle. «Si l'on ne maîtrise pas ces gravures, cela signifie que l'on ne contrôle pas la protection dans les bus, ce qui engendre un sentiment d'insécurité», ajoute-t-il. Même constat aux Transports publics genevois (TPG) qui desservent pourtant une ville dans laquelle le phénomène est moins répandu qu'à Lausanne.

Du graffiti, on est donc passé au tag, puis, stade ultime, aux rayures sur vitres. Ce dernier mode d'expression, pour autant qu'il veuille encore exprimer quelque chose, est celui qui requiert le moins de recherche graphique. Le tagger, pour lutter contre le gommage systématique de ses traces, serait-il ainsi devenu «graveur»? Une chose est sûre: le milieu du hip-hop, qui est à l'origine du flop (graffiti avec un lettrage élaboré) et du graff (peinture murale qui peut demander plusieurs heures de travail), ne se reconnaît pas dans le gravage. «Quand tu cartonnes (faire un graffiti), quand tu fais un chrome, tu montres un style: c'est une partie de toi. Faire un gribouillis sur une vitre n'a pas de sens», dit Narbé.

Le «graveur» se comporterait-il comme un petit chien qui urine, laissant sa marque sur les vitres pour marquer son territoire? Seism (pseudo) est moins tranché: «Le gravage moi j'en fais pas, mais je le comprends, quand tu as la rage, que tu t'es pris une prune et tout, c'est clair. Je ne me suis pas vraiment mis dans le délire. Pour tagger, je travaille un peu mon encre pour avoir une belle couleur. Le gravage, j'avoue que parfois j'ai tripé là-dessus.» Rejeté par le monde du hip-hop autour duquel gravite le rap, la break dance et le tag, le gravage s'apparente ainsi à du simple vandalisme. La rayure et la griffure n'ont pas la puissance esthétique des toiles murales des graffeurs. Cet acte gratuit, et pourtant coûteux, n'est pas dénué de risques. «Selon l'article 144 du Code pénal, le délinquant risque l'emprisonnement, une forte amende et la réclusion, si les dégâts sont jugés importants», précise Jean-Christophe Sauterel, de la police cantonale vaudoise. Le prix de cet art pauvre est donc plutôt élevé.