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Ovidie: «Sans en consommer directement, les mineurs sont désormais imprégnés des codes de la porn-culture.»
© (Christophe Crénel)

Société

Les ravages du porno en ligne

Le dernier livre de la militante pro-sexe Ovidie se penche sur la protection des mineurs face à la pornographie sur internet

En 2017, la réalisatrice Ovidie dévoilait, dans Pornocratie, les dérives de l’industrie pornographique et ses conséquences désastreuses pour les travailleuses et travailleurs du sexe. Son dernier essai, A un clic du pire (Ed. Anne Carrière) se penche sur la protection des mineurs à l’épreuve d’internet. La militante pro-sexe, défenseure d’une pornographie éthique, poursuit la traque de ceux qu’elle juge responsables de ces écueils: les «tubes», ces sites de streaming gratuits construits sur le même modèle que YouTube. A elles seules, ces plateformes hébergées dans des paradis fiscaux drainent 95% de la consommation de vidéos pornographiques mondiale dans des conditions parfaitement illégales. Elles permettent, sans restriction d’âge, l’accès à des millions de vidéos dont la violence des contenus n’est soumise à aucun contrôle, normalisant progressivement les pratiques extrêmes dans l’imaginaire des plus jeunes.

Pour remettre l’épanouissement sexuel au cœur de la pornographie, Ovidie ne croit pas à la censure. Elle en appelle à la loi, au dialogue et à la raison.

Le Temps: Vous dites que l’âge moyen de la découverte de la pornographie serait descendu à 9 ans, une période de l’enfance où l’exposition est souvent fortuite. Quel souvenir gardez-vous de votre première fois?

Ovidie: J’ai vu mon premier porno vers 14 ans, en tombant sur un film Canal + avec ma cousine, plus ou moins par hasard. On avait beau zapper, on y retournait quand même, partagées entre la curiosité et la culpabilité. Par sa dimension volontaire, notre démarche était transgressive: elle bravait un interdit. C’était un bon rempart contre le mimétisme.

Aujourd’hui, cet aspect a complètement disparu. 70% de la consommation pornographique des mineurs passe par le smartphone. Les filtres parentaux et les systèmes de vérification de l’âge sont impossibles à appliquer. Il suffit de taper «porno gratuit» dans l’onglet vidéo de Google pour être confronté à des vignettes pornographiques avant même d’avoir quitté le moteur de recherche.

Quelles sont les conséquences de cette hyperaccessibilité?

Il y a une forme de banalisation. Désormais, les codes de la porn-culture se retrouvent dans l’ensemble de la société, ils font pleinement partie de notre environnement. Même sans en consommer directement, les mineurs en sont imprégnés. Les clips musicaux, la mode, la téléréalité adoptent ces esthétiques. Je pense par exemple à la figure de la bimbo, un standard très en vogue des productions de la fin des années 1990 qui s’est répandu à d’autres univers. Ou l’épilation intégrale, autrefois réservée à la pornographie, devenue un véritable diktat.

C’est d’autant plus difficile à contrôler que de nombreuses industries profitent de ce phénomène. Il y a tout un discours marketing autour de la libido qui bombarde les jeunes filles d’informations contradictoires. La pornographie n’en est pas la seule responsable, mais ce n’est pas un hasard si les sœurs Kardashian font la promotion du maquillage vulvaire, ou qu’on puisse acheter des ovules pailletés alors que les fluides féminins restent un tabou dans le porno mainstream

Quelle différence faites-vous entre la pornographie «mainstream» et celle, plus éthique, qui circule hors du réseau des «tubes»?

On parle du porno comme s’il s’agissait d’un tout homogène, mais ce n’est pas le cas. J’ajoute l’adjectif mainstream pour désigner le tout-venant, le plus gros de l’industrie pornographique hétéro, par opposition aux initiatives queer, militantes, féministes, éthiques, gays. Les films mainstream suivent généralement la même chorégraphie sexuelle, centrée sur le coït et le plaisir masculin. Le plaisir féminin n’y est pas nié, mais – et c’est là que ça devient pernicieux – il est représenté tel qu’attendu dans le regard des hommes. C’est le cas des scènes dites lesbiennes, qui ne le sont pas du tout.

Ces films propagent une idée mensongère de ce que serait le «bon sexe» et la dimension la plus intrusive concerne les femmes. Il n’est plus question de coucher, il faut faire la totale et exceller à ça, en étant physiquement irréprochable. La construction de la masculinité en pâtit aussi: cette pornographie place les hommes dans un rôle de dominant et met la pression sur la qualité de leur performance. C’est l’angoisse du vestiaire. Heureusement, le féminisme 2.0 et les réseaux sociaux font beaucoup pour inverser cette tendance.

Quels conseils donnez-vous aux parents pour protéger leurs mineurs de cette exposition précoce?

Interdire est peine perdue. Il ne faut pas non plus les culpabiliser: les enfants ne sont pas responsables du laxisme des politiques ni de la mise à disposition gratuite de ces contenus. Le dialogue reste la meilleure approche. Sans devoir aborder le sexe de façon crue, il faut absolument les sensibiliser à la question des normes, du consentement, des conduites à risque sur internet…

Plus que l’accès à la pornographie, c’est la circulation de leur image qui vous inquiète…

Sans vouloir hiérarchiser les dangers, la cyberéducation me paraît primordiale.

Le slut shaming [qui consiste à rabaisser une femme pour son comportement sexuel, ndlr] et le revenge porn [contenus à caractère sexuel diffusés sans le consentement de la victime, ndlr] causent régulièrement des suicides. Il faut leur expliquer que les photos qu’ils postent restent parfois en ligne ad vitam aeternam. Sur Snapchat, on compte 600 000 mineurs de moins de 13 ans… Plus que les mots, je crois à l’exemple. Comment faire comprendre aux enfants qu’ils doivent surveiller leur image si leurs propres parents postent des photos d’eux sur les réseaux sociaux sans leur consentement?


Ovidie, «A un clic du pire. La protection des mineurs à l’épreuve d’internet», Ed. Anne Carrière, 2018, 180 p.

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