Il a crié «le voilà!». J'avais le regard ailleurs, le temps de tourner la tête, le rayon vert avait déjà disparu. Je ne le verrai peut-être plus jamais.

Ce soir-là, sur Juju Beach à Bombay, toutes les conditions météorologiques étaient réunies: pas un nuage, pas une vapeur, un ciel d'une pureté remarquable, celles que Jules Verne avait attendues pour présenter à Miss Campbell le fantôme du ciel, ce rayon vert si élogieusement décrit dans le Morning Post: «Avez-vous quelquefois observé le soleil qui se couche sur un horizon de mer? Oui! Sans doute. L'avez-vous suivi jusqu'au moment où, la partie supérieure de son disque effleurant la ligne d'eau, il va disparaître? C'est très probable. Mais avez-vous remarqué le phénomène qui se produit à l'instant précis où l'astre radieux lance son dernier rayon, si le ciel, dégagé de brumes, est alors d'une pureté parfaite? Non! peut-être. Eh bien, la première fois que vous trouverez l'occasion - elle se présente très rarement - de faire cette observation, ce ne sera pas, comme on pourrait le croire, un rayon rouge qui viendra frapper la rétine de votre œil, ce sera un rayon «vert», mais d'un vert merveilleux, d'un vert qu'aucun peintre ne peut obtenir sur sa palette, d'un vert dont la nature, ni dans la teinte si variée des végétaux, ni dans la couleur des mers les plus limpides, n'a jamais reproduit la nuance! S'il y a du vert dans le Paradis, ce ne peut être que ce vert-là, qui est, sans doute, le vrai vert de l'Espérance!»

Je n'allais pas jusqu'à croire, comme Miss Campbell, que quiconque a aperçu une fois le rayon vert «voit clair dans son cœur et dans celui des autres». Les cœurs, autour de moi, n'avaient pas trop de complications et je n'étais pas encombrée comme elle par le pédant Aristobulus Ursiclos, inévitable fiancé à fuir à tout prix. Mais à son exemple, j'ai été prise de cette frénésie de curiosité qu'exercent sur nous les phénomènes naturels: les voir, rien d'autre. Wikipédia se charge de la partie pédagogique, quand les sensations sont épuisées. Faut-il savoir que la Terre tourne autour du Soleil quand l'astre s'enfonce sous l'horizon dans un délire de rouges à laisser pantois?

Nous sommes revenus à Juju Beach. Un soir, il y avait de la brume. Le lendemain, de la pluie. Le jour d'après, un vent chargé de poussières. Le soleil faisait ses adieux sans cérémonie, dans l'indifférence des milliers d'Indiens venus respirer sur la plage.

Il y eut une chance le dernier soir. Des bourrasques avaient purifié l'atmosphère. L'air était léger et la mer huileuse. «Toutes les circonstances se prêtaient merveilleusement à l'apparition du phénomène», aurait dit Jules Verne.

Le globe avait commencé à s'affaisser sur la mer. Il disparaissait de plus en plus vite. Il n'en restait qu'une portion minime au-dessus de l'eau lorsque le garçon du bar vint apporter deux verres de blanc. «Indian wine, is it ok?» - «Yes, thank you». Le temps de trinquer, le soleil n'était plus là.

Après mille aventures pour apercevoir le rayon vert, Miss Campbell et Oliver Sinclair l'avaient raté pour un baiser. L'ayant loupé pour du vin indien, nous avons bu à sa santé.