En février, lorsque Steve Jobs s'est fendu d'une lettre ouverte qui prônait le déverrouillage de la musique en ligne, beaucoup d'observateurs ont douté de la sincérité du patron d'Apple. «Imaginez un monde dans lequel chaque magasin en ligne vendrait de la musique sans DRM (ndlr: Digital Rights Management, les droits anti-copie qui empêchent qu'une chanson achetée sur iTunes puisse être lue par un autre baladeur qu'un iPod). Dans un tel monde, tous les baladeurs pourraient lire de la musique achetée dans n'importe quel magasin en ligne», s'enflammait Steve Jobs.

Des spécialistes, comme le chroniqueur de la BBC Bill Thompson, n'ont pas cru dans une libéralisation qui pourrait avoir comme effet la chute des ventes de iPod, qui rapportent gros à la société californienne. Bill Thompson a avoué hier s'être lourdement trompé. Comme d'autres experts, analystes ou blogueurs, il était même admiratif de la manœuvre audacieuse d'Apple.

Prix augmenté de 25%

Rappelons que lundi, à Londres, la maison de disques EMI (troisième compagnie mondiale, actuellement en difficulté) a annoncé la mise à disposition progressive de son catalogue numérique sans cryptage sur le site iTunes d'Apple. Aux côtés du patron d'EMI, Steve Jobs a souligné que les DRM ne servaient à rien puisque la majorité des chansons stockées sur les baladeurs numériques sont en réalité piratées.

Steve Jobs a ajouté que plus de la moitié des 5 millions de titres disponibles sur iTunes seront proposés sans cryptage d'ici à la fin de l'année et que le reste du catalogue suivra dans la foulée. Le prix des chansons sans verrou sera certes augmenté de 25%, mais leur qualité sera aussi meilleure (les titres seront encodés à 256 kbits/s, soit deux fois le débit actuel de 128 kbits/s). Sur le Web, des amateurs de musique se sont élevés contre cette augmentation, laquelle ne serait qu'une manière déguisée d'augmenter les prix de la musique en ligne

Apple et - dans une moindre mesure - EMI apparaissent aujourd'hui comme les pionniers d'un système plus ouvert. Celui-ci devrait stimuler l'ensemble du secteur musical en favorisant la concurrence entre les magasins en ligne et les baladeurs numériques, alors même que les ventes de CD ne cessent de chuter. «C'est une grande victoire d'image pour Apple et Steve Jobs, regardés comme les champions des droits des consommateurs, confiait hier à l'AFP Michael Gartenberg, analyste chez JupiterResearch. Cela augmentera leur poids dans les esprits, ce qui se transforme souvent en parts de marché. Et cela calmera les exigences des régulateurs européens.» Ces derniers reprochent à Apple d'imposer des «restrictions territoriales» sur iTunes, obligeant les consommateurs à acheter de la musique uniquement dans leur pays de résidence, à des prix qui varient parfois d'un territoire à l'autre.

Pression sur la concurrence

Hier toujours, les spécialistes du marché soulignaient que la décision d'Apple et d'EMI mettait une pression très forte sur les autres maisons de disques pour supprimer les verrous. Pas grand monde ne croyait à une baisse des ventes de iPod, surtout pas ceux à large capacité qui accueilleront plus facilement des fichiers à 256 kbits/s. Certains observateurs, comme le magazine Wired de San Francisco, estiment que l'annonce de lundi pourra faire de l'ombre à Microsoft, fervent défenseur du format MP3, alors que le standard AAC d'Apple reçoit un élan qui le transformera peut-être un jour en standard universel.

Nous n'en sommes pas là. Car si les commentaires étaient hier positifs, voire euphoriques, beaucoup de voix avaient en revanche le ton étale de l'indifférence. En particulier celles des habitués du piratage de musique sur le Web, qui se demandaient bien pourquoi ils paieraient plus d'un dollar ou d'un euro ce qu'ils peuvent trouver gratuitement, sans difficulté aucune.