C’était la deuxième rencontre. Cette deuxième «date» dont l’homme prend l’initiative, que la femme n’accepte qu’au terme de deux jours de silence affecté, et qui ne se déroule que lorsque la première a été un succès. Comme souvent, pour cette entrevue bien plus déterminante que la précédente, rendez-vous avait été pris à Central Park, en plein jour bien sûr, à proximité des passants. Stefany, 26 ans, professeur de yoga, raconte la suite: «Le gars est arrivé avec un pantalon blanc. On ne voyait que ça! Je ne cherche pas un cow-boy, mais là, on aurait dit un gay. Il avait mis plus de temps que moi à se pomponner avant de venir.» La rencontre a duré dix minutes. Pour filer, Stefany a prétexté une affaire urgente qui ne laissait pas de doute sur la suite des événements. Elle n’a plus jamais revu son prétendant.

Si les villes ont un sexe, New York est une femme. Oubliez Wall Street et le quartier des affaires. Oubliez les gratte-ciel qui se dressent dans le sud de Manhattan comme autant d’affirmations presque obscènes de masculinité. Oubliez même la dureté supposée de la ville, la criminalité, les rappeurs aux chaînes dorées racontés par les films et les magazines. New York est la ville où la proportion de femmes est la plus élevée du monde. Les femmes célibataires entre 25 et 40 ans sont 210 000 de plus que les messieurs dans la zone métropolitaine. Excluez encore Chelsea et les quartiers homosexuels et le résultat ne fait plus de doute. Plus rares, et donc plus recherchés, les hommes hétérosexuels peuvent se croire rois. Mais ce ne sont que des invités. Les femmes colorent la ville, elles en établissent les règles, elles en dictent le pouls.

New York, dit le dicton, est un moteur à combustion pour le sexe. A la Floride les retraités! A toutes les Suburbia du pays les familles blondes qui remplissent leurs vans de produits surgelés le samedi! New York est l’exact contraire. Un aimant mondial pour les jeunes célibataires qui cherchent à réussir. Un endroit où l’on se promet d’être le meilleur, que l’on ne quittera qu’après avoir percé. Une mégapole où le niveau d’études est élevé, les ambitions démesurées, les appétits insatiables.

Mais New York, ce sont aussi huit millions d’habitants, toutes les races, toutes les cultures confondues, tous les fous, tous les traquenards possibles, toutes les occasions de se déchirer le cœur et l’esprit au coin de la rue, contre lesquelles il faut pouvoir se blinder. Dans le même temps, ici, personne n’a de temps à perdre. C’est une condition d’autant plus absolue que les occasions de perdre le fil, précisément, sont innombrables. Est-ce pour toutes ces raisons? Nulle part ailleurs, même peut-être dans les sociétés les plus fermées et traditionnelles, le système de «dating» n’est à ce point codifié. La rencontre entre un homme et une femme – et dans une moindre mesure entre un homme et un homme ou une femme et une femme – est réglée comme du papier à musique.

Pour être d’une modernité extrême, New York n’en a pas moins été formée par l’apport successif des immigrés déracinés qui transportaient leur mode de vie dans leur valise. Il y avait un manque à remplir: il fallait bien s’entendre sur des manières communes. Quand elles en parlent, les New-Yorkaises admettent qu’elles sont sans doute pour beaucoup dans l’établissement de cette sorte de chorégraphie inspirée par les règles familiales traditionnelles mais dont elles sont les héroïnes indépendantes. Le «dating» version new-yorkaise, ce sont les sushis sans le Japon. C’est une musique ethno jouée sur un lecteur MP3 high-tech.

«Une relation franco-américaine est, en général, vouée à l’échec. Le «dating» est la représentation absolue des nombreuses différences culturelles qui existent entre la France et les États-Unis. Toutes les règles et les pièges que cela implique n’ont pas d’équivalent chez nous, il faut le vivre pour le comprendre.» Celui qui parle, Nicolas Serres Cousiné, exerce à New York le métier de «life coach» afin de faciliter la vie des expatriés français. Mais son constat pourrait s’appliquer sans peine à l’ensemble de l’Europe, et sans doute au-delà. Il est d’ailleurs partagé par les Américains eux-mêmes. Cette ambiguïté permanente des Européens, cette manière de mêler constamment les genres, ces hésitations, ces reculades…

Car il faut avoir les idées claires. Cherche-t-on une aventure «sex oriented» ou «family oriented»? Les règles ne peuvent pas être les mêmes si l’on veut une aventure d’un soir ou d’une vie. Et les deux catégories doivent rester étanches. Question de survie.

Rebecca en sait quelque chose. Il y a une dizaine d’années, cette brunette plutôt ronde est venue du Colorado pour devenir designer. Pas de regrets, une carrière plutôt réussie, une vie sexuelle bien remplie, des soirées qui pouvaient se terminer à danser en sous-vêtements sur les tables… Mais, à 38 ans, l’horloge biologique qui commence à résonner de plus en plus fort. A chaque visite, son médecin qui lui montre désormais les courbes déclinantes du taux de fécondité selon l’âge. Plus de temps à perdre.

Pour la première fois, Rebecca a donc commencé à «dater» en vue de fonder une famille. Ou plutôt, comme elle le dit elle-même, elle a «intégré ce plan dans ses objectifs». Où sont les gars qui méritent d’être mariés? Inutile de penser à l’omniprésent Starbucks, où chacun règle ses affaires en solitaire et où, si la recherche de l’âme sœur a lieu, elle ne se fait que devant son écran, sur Internet. Non, plutôt les activités sociales, comme les cours de dégustation de vin, les clubs de joggers à Central Park ou le travail dans les organisations caritatives, autant d’activités qui, par ailleurs, ne sont pas inutiles dans un CV. Ou alors, plus trivialement, les bars près de Wall Street, ces «sports bars» plutôt masculins où des dizaines d’écrans plats retransmettent des matchs de base-ball suffisamment hachés pour que la conversation s’engage. C’est là que Rebecca a trouvé un «nice guy» du milieu de la finance qui, comme elle, donnait les signes de chercher une relation durable.

Les copines de Rebecca (une Indienne, une Polonaise, des Américaines…) se sont chargées de lui rappeler les règles de base de la première rencontre. C’est l’homme qui commence. Il parle de lui, de son travail, de sa famille, de ce qu’il aime faire le week-end, de ses plans d’avenir. La femme cause moins. Si cela se passe au restaurant (c’est l’homme qui l’aura choisi pour montrer qu’il sait prendre des décisions), elle ne mangera pratiquement pas, ou seulement une salade légère. Histoire de se montrer délicate et de prouver qu’elle sait prendre soin d’elle comme, plus tard, elle saura s’occuper de sa famille. Mentalement, les deux cocheront, ou non, des croix sur une liste d’intérêts communs. Rebecca: «C’est vrai, tout cela fait que tu perds un peu ton naturel. L’essentiel est de trouver son «type». A quoi cela sert-il de continuer le processus avec un passionné de jazz si l’on n’aime pas le jazz?»

Si la femme insiste pour payer sa part de l’addition, la tentative est terminée. Si, à son tour, elle a laissé l’homme prouver qu’il est responsable et aura les moyens de s’occuper d’une famille, la deuxième rencontre pourra avoir lieu. Mais attention: rien ne garantit jusqu’ici «l’exclusivité» de la relation. Non seulement les rencontres «sex oriented» peuvent se poursuivre en parallèle, mais d’autres rendez-vous «sérieux» ont lieu aussi, afin de chercher celui qui répondra encore mieux à ses attentes. C’est un processus ouvert, où règne la libre concurrence. Mais les choses ne peuvent pas traîner indéfiniment. «Pour une femme, il n’y a rien de plus dégradant que de rester avec un homme dans une relation prétendument sérieuse s’il n’y a pas mariage», explique Rebecca. Le concubinage est ici largement réprouvé par les femmes. Non par pudibonderie, mais pour défendre son «self-interest».

A la deuxième rencontre, le prétendant de Rebecca ne portait pas de pantalons blancs à Central Park. Tout s’est en réalité si bien passé, qu’à l’entrevue suivante les deux «dates» (pas encore des fiancés, jamais des amants), se sont laissés aller à boire du vin et à sortir un peu de leur rôle. Entre deux verres, la femme textait à ses amies: «Il est trop mignon, je vais craquer!» «Non, non, non», lui répondaient-elles à l’unisson, en guise de réprobation absolue. Jamais, ô grand jamais, une femme ne doit «craquer» avant la cinquième rencontre, c’est-à-dire lorsque les deux «dates» ont été successivement présentés aux amis de l’homme puis (si cela a joué pour elle) de la femme, et juste avant que la famille n’entre dans la danse.

Rebecca a violé la règle. Malgré la complicité de la nuit, l’homme n’a pas donné signe de vie, ni le lendemain, ni le surlendemain, ni plus jamais. Or c’était à lui d’appeler, ainsi le veulent les dispositions drastiques du «dating». Une seconde, la designer a hésité à prendre son téléphone, mais cela n’aurait fait qu’empirer les choses: une femme qui se «colle» en voulant bousculer le processus fera une épouse trop possessive. Cette sorte de pacte codifié qu’est le mariage à New York doit démarrer sur des bases nettes.

Mais surtout, la lamentation n’est pas le fort des Américains. «Il n’était pas fait pour moi. Ce n’aurait pas été un bon père», dit aujourd’hui Rebecca, qui a aussitôt tourné la page. Aux dernières nouvelles, la designer a trouvé son âme sœur, un jeune homme sage et inexpérimenté d’origine grecque, qu’elle continuait à «dater» tout au long de l’histoire, et envers lequel la tentation de craquer était… beaucoup moins forte. Les règles ont été respectées à la lettre, et le couple désormais marié habite dans le New Jersey, un autre monde, au deuxième étage de la maison de ses parents…