Responsabiliser. Tel est le maître mot, aujourd'hui, dans la longue lutte que la communauté internationale a engagée contre le réchauffement climatique. Responsabiliser les Etats, bien entendu, et il en sera beaucoup question lors de la 12e conférence internationale sur le climat qui s'ouvre ce lundi à Nairobi. Mais aussi, et de plus en plus, responsabiliser les entreprises et les individus. C'est là la condition nécessaire à l'obtention de résultats, tant le défi paraît difficile à relever.

Le protocole de Kyoto, signé en 1997, est à l'origine de cette évolution. Ce texte, qui témoigne d'une forte volonté de passer de la parole aux actes, a imposé aux pays industrialisés qui l'ont signé quelques engagements très concrets. Dont des quotasd'émission de?CO2, le principal gaz à effet de serre. Par souci de réalisme, le document autorise l'échange de «droits de polluer», de manière que les acteurs qui n'atteignent pas leur objectif puissent se rattraper en achetant des certificats d'émission à ceux qui n'ont pas épuisé leur part. Les entreprises qui ne parviennent pas, malgré cela, à atteindre l'objectif qui leur a été assigné doivent payer une amende par tonne produite en trop.

L'Union européenne a mis en place un tel système entre ses Etats membres début 2005. Ce qui a provoqué l'éclosion de «bourses du carbone». Parmi ces dernières, «Powernext Carbon», créée le 24 juin suivant à Paris, a pour ambition de devenir une des plaques tournantes des échanges européens de quotas d'émission. Après avoir connu un volume d'échanges de 4 millions de tonnes de CO2 durant les six premiers mois de son existence, elle compte bien atteindre cette année, dans un marché en pleine expansion malgré deux crises, 24 millions de tonnes.

Aux Etats-Unis, les entreprises ne sont pas contraintes à participer à un tel système. 86 d'entre elles, représentant 8% des émissions nationales de carbone, ont néanmoins décidé de rejoindre le réseau de «Climate Leaders», un programme facultatif de réduction d'émissions de gaz mis en place par le Ministère de l'environnement. Objectif: satisfaire des clients ou des actionnaires de plus en plus préoccupés par les problèmes environnementaux. Une récente étude du MIT affirme que les Américains sont prêts à payer davantage de leur poche pour lutter contre le réchauffement climatique. En 2003, ils se disaient prêts à verser dans ce but 14 dollars de plus sur leur facture d'électricité mensuelle. En 2006, ils sont prêts à débourser 21 dollars, soit 50% de plus.

De telles contributions personnelles sont condamnées à se multiplier, sur une base volontaire ou non. Les individus contribuent trop au réchauffement climatique pour ne pas devoir à terme payer le prix de leur impact écologique. Mais comment les y amener? Diverses solutions sont envisageables.

La première consiste à convaincre les individus de réduire d'eux-mêmes leur impact, en modifiant plus ou moins profondément leur mode de vie. Elle mise avec un certain optimisme sur le sens de la responsabilité. Et pourquoi pas, tant qu'il s'agit d'obtenir quelques sacrifices mineurs? «Des changements sont possibles, assure Martine Rebetez, professeur de géographie à l'Université de Neuchâtel et spécialiste du climat. La voiture qui consomme beaucoup a longtemps été considérée comme prestigieuse. Or, aujourd'hui, aux yeux de beaucoup, elle paraît plutôt irresponsable.»

Martine Rebetez met en exergue trois postes où des économies substantielles pourraient être accomplies sans trop de problèmes: le chauffage des habitations, en améliorant leur isolement et en contrôlant strictement leur température ambiante; le transport, en laissant régulièrement tomber la voiture au profit d'autres moyens de locomotion ou, à défaut, en optant pour une automobile et un mode de conduite à faible consommation; l'électricité, enfin, en choisissant des appareils peu gourmands et en évitant de les laisser en veille. Mais la liste pourrait être allongée. Il s'agit aussi de renoncer aux vols à bas coût, de refuser les sacs en plastique et d'acheter local - pour décourager les longs voyages de marchandises -, ajoute par exemple un récent article du quotidien britannique The Guardian.

Une deuxième possibilité est de demander aux individus de compenser leurs nuisances. Cela commence par toute une série de taxes, tel le (tout petit) centime climatique que prélèvent en Suisse les compagnies pétrolières au profit de programmes de diminution des émanations de gaz à effet de serre. Et cela continue dans le même esprit par des initiatives comme celles que promeut aujourd'hui Myclimate. Cette fondation propose par exemple aux particuliers qui prennent le vol Zurich-New York de «payer» les quelque 2380 kg de CO2 dépensés à cet effet en versant un supplément de 88 francs. Somme attribuée par la suite à quelques projets écologiques dans des pays en voie de développement - installation de fours solaires au Costa Rica, transformation en énergie du gaz méthane émis par les décharges publiques en Afrique du Sud, etc. - dans le but d'économiser la même quantité de carbone.

Une troisième option, la plus radicale, est d'accorder aux individus ce qui a été imposé aux entreprises: un quota de pollution. L'idée a été évoquée récemment par le ministre britannique de l'Environnement, David Miliband. Selon ce modèle, chaque résidant du Royaume-Uni bénéficierait d'environ 1,25 tonne de carbone par année (pour donner un ordre de grandeur, un trajet de 200 kilomètres en voiture représente approximativement 1% de ce montant). Au moment d'acheter directement de l'énergie, essence ou fioul domestique, il devrait présenter son certificat de crédit d'émission et se verrait retirer des points. Comme dans le secteur industriel, les petits consommateurs auraient la possibilité de vendre leurs soldes et les gros d'en acheter.

Le projet est en cours d'examen par l'administration compétente qui a prévu de rendre, d'ici à 2007, son avis au gouvernement.