Il y a quatre ans, en octobre 2000, les représentants des huit nations présentes dans l'Arctique se sont réunis en urgence à Barrow, en Alaska. Les anciens des communautés indigènes de la région boréale étaient présents. Le réchauffement climatique, à l'œuvre depuis des années dans la région, semblait s'accélérer. Il importait donc d'en prendre la mesure et d'en étudier les effets. Une étude internationale, la plus vaste jamais réalisée sur le sujet, a alors été lancée. Conduite par une équipe internationale de 300 scientifiques, épaulée par le savoir et la mémoire des communautés locales, en particulier inuites, cette recherche aura duré quatre ans. En début de semaine à Reykjavik, à l'occasion d'un symposium, L'Etude sur l'impact des changements climatiques en Arctique (ACIA, selon son acronyme anglais) a été rendue publique. Ses conclusions sont inquiétantes.

«L'Arctique subit actuellement le changement climatique le plus rapide et le plus sévère de la planète entière, notent les auteurs de l'étude. Au cours des cent prochaines années, le changement climatique devrait encore s'accélérer. Il contribuera dans la région à une modification majeure de la situation physique, écologique, sociale et économique. Cette modification s'est déjà amorcée… Alors que dans le passé des variations climatiques ont été provoquées par des causes et variations naturelles, l'intensité du changement à l'œuvre depuis quelques décennies, qui résulte pour l'essentiel de l'augmentation des émissions de CO2 et d'autres gaz à effet de serre, indique que les influences humaines sont désormais le facteur dominant.»

Comme la température augmente dans l'Arctique deux fois plus vite qu'ailleurs sur terre, le pôle Nord et ses environs pourraient présenter un aspect différent d'ici à la fin du siècle. En été, la glace disparaîtrait complètement, laissant place nette à la mer bleue. Cette fonte de la banquise présenterait des avantages certains. Des poissons menacés, comme la morue, pourraient reconstituer leurs bancs. Le mythique «Passage nord» entre l'Atlantique et le Pacifique s'ouvrirait de lui-même, permettant au trafic maritime de gagner beaucoup de temps. De nouvelles perspectives agricoles, sylvicoles ou minières se présenteraient sur la terre ferme, en deçà et au-delà du cercle arctique.

Ces éventuels bénéfices du réchauffement pèsent peu en regard de ses effets négatifs, en particulier pour les populations locales. Celles-ci dépendent par exemple beaucoup des phoques et autres animaux marins, dont la survie boréale serait menacée. Le destin des ours blancs apparaît lui aussi comme très fragilisé. De surcroît, la fonte des glaciers terrestres, par exemple au Groenland, provoquerait un relèvement accéléré du niveau des océans, sans doute entre 10 et 90 cm. Cette hausse contraindrait les populations du littoral arctique à quitter la banquise, ou à se retirer vers le centre des terres. De même, l'exploitation gazière et pétrolière serait prétéritée dans les régions dont le sol est la plupart du temps gelé. La réduction de la période de gel, et donc la multiplication des zones marécageuses rendraient impossibles les déplacements d'hommes et de matériel. Au nord de l'Alaska, il y a de cela trois décennies, la toundra pouvait être traversée sans encombre 200 jours par année. Cette période a désormais été réduite à 100 jours par année.

Lundi à Reykjavik, Paal Prestrud, directeur du Centre d'étude sur les changements climatiques (CICERO) et vice-président de l'ACIA, a prévenu: «Ce qui se passe dans l'Arctique est très important: cela annonce ce qui va se produire sur le reste de la planète.» L'océanographe américain Robert W. Corell, directeur de l'étude arctique, a été tout aussi direct: «Le message principal de notre rapport est que le changement climatique est une réalité à l'œuvre aujourd'hui, dans l'Arctique.»

Le 24 novembre prochain à Reykjavik, les ministres des Affaires étrangères des huit pays du Conseil arctique (Etats-Unis, Canada, Russie, Japon, Finlande, Suède, Islande et Norvège), se réuniront pour réfléchir aux suites politiques à donner au rapport. A eux seuls, ces pays sont responsables d'environ 30% des émissions humaines de CO2. Rappelons que la Russie a décidé le mois dernier de ratifier le Protocole de Kyoto sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre, ce qui permettra au traité d'entrer en vigueur au début de l'année prochaine.

Les Etats-Unis refusent toujours de signer le protocole. Leur position rigide ne devrait pas s'assouplir avec la réélection de George W. Bush. Des Européens présents cette semaine à Reykjavik ont remarqué que la divulgation des conclusions de l'ACIA a été maintes fois retardée, et que l'étude n'a été rendue publique qu'après la réélection du président américain. D'autres observateurs notent que la position de Washington sur le principe d'une réduction des gaz à effet de serre commence à évoluer. «Il y a un glissement en cours, mais il est subtil», a noté, pince-sans-rire, Robert Corell, directeur de l'étude ACIA.