Dans quelques heures, Ian Shaw découvrira le rapport final sur l'enquête du vol 111 de Swissair, dont le crash a tué sa fille, voilà quatre ans et demi. Pour l'instant, il regarde la mer. L'énorme MD-11, long de 60 mètres et d'un poids de 250 tonnes, s'est abîmé non loin de là, à une dizaine de kilomètres au large. Mais le petit homme blond fixe un point situé beaucoup plus loin sur l'Atlantique. «Je suis venu vivre ici parce que c'est un pays d'horizon. L'horizon, c'est le constat qu'il existe un autre côté, une autre rive», lâche-t-il avant de s'enthousiasmer pour les beautés naturelles de la Nouvelle-Ecosse.

Ian Shaw est né en Ecosse, l'ancienne, l'originale, il y a soixante-quatre ans. Il est venu jeune homme s'établir à Genève, où il a mené une brillante carrière professionnelle dans l'automobile et l'horlogerie. Il s'est occupé de Rolls-Royce pour l'Europe, puis il a dirigé la marque de montres Jean Lassale. A l'approche de la soixantaine, le businessman était en train de lâcher du lest, de réaliser enfin des projets personnels, lorsque sa fille Stéphanie, une étudiante de 24 ans, a disparu avec 228 autres personnes dans la baie canadienne de St. Margarets, le soir du 2 septembre 1998. Il en a fait une dépression.

«J'avais deux identités conflictuelles, se souvient Ian Shaw. J'étais l'homme des succès passés et l'homme que j'étais soudain devenu. La seule manière de me sortir de cet état schizophrène était de me trouver une troisième identité, de fonder une nouvelle existence.» Juste après la catastrophe, Ian Shaw avait remarqué qu'une gargote à hamburgers de West Dover, un village de pêcheurs situé à trois kilomètres de Peggy's Cove, était à vendre. Il l'a achetée et s'y est installé en septembre 1999, seul, laissant sa femme et son fils en Suisse.

Depuis lors, la gargote s'est transfigurée en un restaurant réputé qui sert du homard, de l'aiglefin pané et des fruits de mer. Ian Shaw emploie cinq personnes pendant la saison touristique, qui dure sous cette latitude nordique de mai à octobre. Il a baptisé son restaurant de bord de mer «Shaw's landing», ce qui veut à la fois dire «le quai de Shaw» et «l'atterrissage de Shaw». Il téléphone deux fois par jour à son épouse, et la voit deux fois par année.

«Je suis ici chez moi, maintenant», dit le restaurateur. Aux alentours, la glace et la neige commencent à lâcher prise, dénudant peu à peu la côte granitique. «Je n'ai pas voulu fuir Genève pour me rapprocher de ma fille, poursuit Ian Shaw. Il se trouve simplement que le paysage exprime ici ce qu'il y a de plus vital et de plus beau dans la nature. C'est un constant rappel d'une force immense et de la petitesse des prétentions humaines. Et surtout, il y a les gens de la région, qui m'ont donné leur amitié. Ils possèdent une vertu importante, peut-être la plus importante de toutes: la gentillesse. Ce qui reste, ce qui compte, c'est le bien qu'on peut faire aux autres.»

Hospitalité légendaire

Dans une époque cynique comme la nôtre, cette qualité peut sembler candide, voire improbable. Elle est pourtant une réalité en Nouvelle-Ecosse, comme l'ont découvert, puis apprécié les proches des victimes du vol 111 New York – Genève. L'un des plus fins observateurs du genre humain, le biologiste et écrivain Stephen J. Gould, a un jour relevé que «la bonté généreuse» des habitants de la région méritait «d'être inscrite à jamais dans le Livre de la Vie». Gould faisait partie des 5000 passagers d'avions qui se sont trouvés en rade sur l'aéroport de Halifax, la principale ville de la province, juste après les attentats du 11 septembre 2001. Par milliers aussi, les familles de la péninsule ont offert leur légendaire hospitalité aux personnes bloquées sur la côte atlantique du Canada.

Légendaire, car depuis le XVIIe siècle, la Nouvelle-Ecosse recueille les innombrables naufragés de la route entre le nouveau et l'ancien monde. En 1912, les victimes du désastre du Titanic ont été récupérées et inhumées par des gens de Halifax. «Cette spécificité historique a créé une culture basée sur la solidarité, le désintéressement, l'attention portée à autrui», note Michael Murray, le directeur du Musée maritime de l'Atlantique à Halifax. Michael Murray sait de quoi il parle: également secouriste, il a pendant soixante jours d'affilée dirigé sur la côte les opérations de recherche des débris de l'avion de Swissair.

«Les coups portés par l'adversité resserrent nos rangs», note Cynthia Henry, une jeune femme qui vit à Glen Margaret, à dix kilomètres de Peggy's Cove. Comme tant d'autres dans la région forestière, cette peintre naturaliste a entendu le violent bruit de «portière qui claque» le 2 septembre 1998 à 22 h 31, avant d'aller porter son aide aux opérations de secours. «Mais ce coup-là a été particulièrement rude. Nous avons été traumatisés par ce que nous avons vu. Depuis, on a davantage de contacts les uns avec les autres.»

Notamment au restaurant de Ian Shaw, les mardis et mercredis soir. Avant l'arrivée du Genevois, il n'existait aucun lieu communautaire dans la région de Peggy's Cove. Désormais, les habitants du coin jouent aux cartes après la fermeture de l'établissement, ou font ensemble de la cuisine. Comme il n'y avait pas de poste non plus, Ian Shaw est depuis 2000 un «concessionnaire agréé» des postes canadiennes. Ce qui signifie qu'il est aussi banquier, à force de virements et autres opérations financières réalisées chez le restaurateur-buraliste.

«Aucune certitude»

«Oui, j'aime vivre ici, mais j'ai conscience que je n'ai plus de proximité avec ma fille. J'ai des souvenirs d'elle, mais elle n'a pas de souvenir de moi, comprenez-vous? C'est fini. Swissair me l'a ôtée. Cette compagnie, ou plutôt le conseil d'administration de cette compagnie a éteint toute l'énergie vitale de cette jeune fille. Ce conseil, dont les membres sont ensuite partis avec des millions, a approuvé par appât du gain l'installation d'un système de divertissement et de jeux d'argent qui n'était pas au point, et mal fichu. Ce système trivial créé à Las Vegas, j'en suis sûr, a causé l'accident du vol 111. Mais cela ne sera jamais établi de cette manière, parce qu'il est impossible en l'occurrence d'avoir des certitudes. Et parce que tout pouvoir a un devoir: celui de se protéger.»

Ian Shaw n'attend ainsi rien du rapport final de l'enquête. Un chapitre se clôt, une histoire se termine. Mais lui continue à regarder la mer et à interroger l'horizon.