Prenons nos précautions: une personne déclarée à l’état civil comme étant de sexe masculin, âgée de 65 ans, vient de faire reconnaître par un tribunal de Tours (une ville que rendit célèbre son maire de l’époque, l’ultra-conservateur Jean Royer, qui doit se retourner dans sa tombe) son statut de personne de «sexe neutre», en d’autres termes (mais cela aussi fait problème) de personne «intersexuée».

C’est le quotidien gratuit 20 minutes France qui s’est assuré hier le scoop de cette histoire qui fait désormais la une de toutes les rubriques Société des sites français: «Née, selon son médecin, avec un + vagin rudimentaire +, un + micropénis + mais pas de testicules, cette personne souffre d’avoir été mise dans la case masculine dès sa naissance. + A l’adolescence, j’ai compris que je n’étais pas un garçon. Je n’avais pas de barbe, mes muscles ne se renforçaient pas +… confie-t-elle à 20 minutes. + En même temps, il m’était impossible de croire que j’allais devenir une femme. Il suffisait que je me regarde dans le miroir pour le savoir.»

Ni vraiment un homme, ni vraiment une femme, la personne, nous apprend l’AFP, a «obtenu le 20 août du juge aux affaires familiales de Tours une modification de son état civil pour y porter la mention + sexe neutre +, ce qu’a confirmé le vice-procureur, Joël Patard.»

«Ce sont des fantasmes»

Au quotidien La Croix, très en pointe sur le sujet, car les questions de genre et d’identités sexuelles sont un point de cristallisation de la communauté catholique, le texte qui accompagne l’information est très disert. Mais marque d’emblée ce point: «le parquet a fait appel, craignant qu’une telle décision n’ouvre un débat de société sur la reconnaissance d’un «troisième genre.» Pour le quotidien, ce jugement marque une rupture et le laisse perplexe: «On peut s’interroger sur le choix du terme «sexe neutre». On aurait pu imaginer qu’il soit écrit «intersexué» sur l’acte de naissance, ce qui est plus conforme à la réalité physiologique. Mais les juges de Tours ont voulu éviter une «catégorisation […] stigmatisante» et préféré le terme «neutre» pour signifier «n’appartenant à aucun des genres masculin ou féminin».

Le quotidien répercute avec précision également l’embarras du parquet de Tours qui a fait appel de la décision et passe en revue tous les relais d’opinion qui jugent ce débat de société incongru: «Ce sont des fantasmes», estime le député Erwann Binet. À la tête de l’observatoire de la «théorie du genre», Olivier Vial, lui, s’en alarme. «Ce jugement est une porte ouverte vers la création d’un genre neutre. C’est classique: on passe par des cas très particuliers, via la jurisprudence, pour ensuite bousculer la différence homme-femme comme fondement de la société». Et l’auteur de l’article, Marine Lamoureux de tirer à elle toute la pelote des objections faite par ces milieux à ce qu’ils appellent la «théorie du genre». Bref, pour La Croix, beaucoup d’inquiétude autour de ce sexe neutre, dont Marine Lamoureux scrute également avec attention la provenance lexicographique: «Formé de la négation «ne» et du pronom interrogatif «uter» (lequel des deux?), le terme latin neuter signifie «aucun des deux». Ainsi, dès le XVIIe siècle, selon le Dictionnaire historique de la langue française, que ce soit en botanique et en zoologie à propos d’insectes, le terme s’emploie au sens d’asexué. Dans la langue française, s’il n’existe formellement que deux genres, le masculin et le féminin, la valeur sémantique «neutre» n’en existe pas moins.

«C’est l’effondrement des piliers de notre civilisation»

Modéré dans sa perplexité, La Croix est dépassé sur sa droite par le directeur de publication de Valeurs actuelles, Yves de Kerdrel: «Ceux qui croyaient les débats sur «la théorie du genre» définitivement enterrés sous les autres dossiers brûlants de l’actualité française en sont pour leur frais. Puisque, pour la première fois, dans notre pays, un tribunal de grande instance, et pas n’importe lequel – celui de Tours – a accordé à une personne née sans appareil génital complet le fait que son état civil porte la mention «sexe neutre». Cette personne aujourd’hui âgée de 64 ans, est donc le premier français à n’être ni un homme, ni une femme. Et le pire ce n’est pas tant que cet individu en fasse la demande. Le pire, c’est qu’une cour de justice composée de magistrats professionnels nommés pour dire le droit lui donne raison en faisant exister ce qui n’existe pas». Le ton est donné, la suite ira en crescendo: «Alfred de Musset, grand écrivain du dix-neuvième siècle, a composé une pièce de théâtre dont le titre est: «il faut qu’une pièce soit ouverte ou fermée». De la même manière un individu ne peut être qu’un homme ou une femme. Tous les scientifiques sont d’accord là-dessus. Qu’il s’agisse d’un homme qui se veut femme. Ou d’une femme qui se fait transformer en homme. Car lorsqu’il a été conçu il est né avec deux chromosomes X et X ou bien avec un chromosome X et un chromosome Y. Et n’importe quelle opération réalisée pour changer de sexe ou n’importe quelle orientation sexuelle pour vivre une sexualité différente ne fait pas de l’individu autre chose que ce qu’il est né. Sauf à rouvrir la boîte de Pandore de la théorie du Genre que certains ont voulu répandre en France et qui consiste à dire qu’un enfant naît asexué et qu’il choisit lui-même son sexe en s’épanouissant». Bref, pour l’éditorialiste, «nous n’en sommes qu’au début d’un effondrement des piliers de notre civilisation". Rien de moins…

Pendant ce temps-là, au Monde et au Népal

Est-il besoin de dire que la tonalité du journal Le Monde, sur le même sujet, est toute autre? Julia Pascual rappelle, elle, qu’au «Népal, un troisième genre a été reconnu». Elle cite l’avocate du sexagénaire, Me Mila Petkova qui pointe que les «intersexes sont le plus souvent opérés à la naissance pour les conformer à un sexe. On peut leur enlever des organes génitaux fonctionnels, des ovaires ou un vagin, juste parce qu’on considère qu’un homme ne peut pas porter d’enfant. Dans presque aucun des cas il n’y a de nécessité médicale.».

La journaliste invoque également la position du commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe, Nils Muiznieks, qui, en mai de cette année, «appelait de ses vœux la reconnaissance légale des personnes intersexes et à la fin des mutilations génitales, effectuées sans le consentement pleinement éclairé des parents et sans le consentement des personnes intersexes elles-mêmes». Et voici la citation de Nils Muiznieks: «Les Européen (ne) s sont encore très peu sensibilisé(e) s au vécu douloureux des personnes intersexes et aux violations des droits de l’homme auxquelles ces personnes doivent faire face. En raison des préjugés et des normes qui reposent sur la classification binaire féminin-masculin, des nourrissons intersexes subissent des interventions chirurgicales et des traitements médicaux non nécessaires, et il règne dans la société un climat d’incompréhension. Il est temps de s’atteler à résoudre cette situation inacceptable.»

Julia Pascual, enfin, dans une seconde salve, donne largement la parole au lobby LGBTI, qui salue la décision du tribunal de première instance: «d’ores et déjà, Vincent Guillot est «heureux». Celui qui a co-fondé, en 2004, l’Organisation internationale des intersexués (OII), voit dans cette remise en cause de la binarité sexuelle la «suppression du principal prétexte aux mutilations des enfants en bas âge». Car c’est avant tout cette revendication que portent les personnes intersexuées, qui représenteraient 1,7% de la population ou encore environ 200 nouveau-nés par an en France. L’intersexualité renvoie à une variation de l’aspect des organes génitaux externes et internes souvent corrigée par un traitement hormonal ou une chirurgie génitale à la naissance, dans le but d’assigner un sexe féminin ou masculin». Et la journaliste de convoquer une philosophe de l’Université de Lausanne pour signifier tout le mal qu’il convient de penser de ces pratiques: «Dès les années 1940, les traitements précoces tels que la réduction clitoridienne ou la vaginoplastie ont commencé à se systématiser, rappelle Cynthia Kraus, philosophe à l’université de Lausanne, en Suisse. Aujourd’hui encore, certains cliniciens continuent de justifier ces traitements irréversibles pour assurer le soi-disant bon développement psychologique et sexuel de l’enfant. En réalité, ils privilégient l’apparence des organes génitaux au détriment du respect de l’intégrité corporelle et du droit à l’autodétermination. Les chirurgies ont des effets concrets, traumatisants et physiques, alors même qu’on ne sait pas comment la morphologie de l’enfant va évoluer ni à quel sexe il va s’identifier».

A main droite et réactionnaire, Valeurs actuelles, à main gauche et libérale, Le Monde: le spectre des réactions à la décision du tribunal de Tours provoque les mêmes élans comme les mêmes irritations qui ont caractérisé l’affaire du Mariage pour tous. Les juristes ont raison: c'est un débat de société.