Grève des femmes

Reconnaître le métier de mère au foyer, oui, mais comment?

Se consacrer entièrement à ses enfants reste une activité invisible, liée à la définition traditionnelle du travail. Si l’idée d’un revenu inconditionnel est régulièrement soulevée, elle implique de multiples enjeux

«On ne nous casse pas du sucre sur le dos mais on n’est nulle part. Les gens pensent qu’on est en vacances à la maison. J’ai du mal à dire que je suis femme au foyer quand je me présente, j’en ai marre de faire face à des stéréotypes», réagit Audrey Calame-Rosset, 35 ans, qui participera à la grève le 14 juin prochain.

Un ras-le-bol compréhensible, encore plus au vu des statistiques nationales dans lesquelles les mères au foyer représentent 32,5% des «femmes sans activité professionnelle», au même titre que celles en formation ou les rentiers-ères. La proportion d’hommes au foyer parmi ceux qui se déclarent «sans activité professionnelle» reste, elle, minime: 2,9%.

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Ce pesant manque de reconnaissance

«Je n’aurais raté ça pour rien au monde, mais c’est un travail à part entière. Il faut toujours se réajuster, négocier. On peut faire du 7h-22h. Des copines me disent: «Je vais bosser, c’est moins fatigant», conte Isaline Rihs, mère de quatre bambins, «au foyer» depuis douze ans. A l’aube de ses 40 printemps, l’ex-créatrice florale ne regrette pas un choix qu’elle avait fait avant même de devenir maman, mais elle déplore sa non-valorisation.

Un manque de reconnaissance qui peut entraîner des souffrances, comme en témoigne Monique Muzzin, qui a élevé ses fils durant dix ans. «Quand on me demandait ce que je faisais et que je répondais mère au foyer, en face on éludait et on passait à mon mari. C’était une négation de ce que j’étais en tant qu’individu.»

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Une histoire de rapport politique

Reconnaître ce travail pensé comme un pendant logique de la «nature féminine» reste donc compliqué, et sa rétribution encore taboue. Mais nous avons la mémoire courte. Les luttes féministes des années 1970 avaient vu émerger le «mouvement pour le salaire au travail ménager», qui a d’ailleurs fait l’objet d’un livre publié en 2014 par la politologue québécoise Louise Toupin.

«Pour les défenseuses de ce salaire, ce n’était pas une histoire d’argent mais de rapport politique. Penser salaire veut dire penser temps de travail, délimiter des tâches donc se mettre d’accord sur une convention collective, avoir des droits sociaux, etc.», commente à ce sujet Maud Simonet, sociologue et chercheuse au CNRS, spécialiste du travail gratuit.

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Un revenu universel qui fait débat

Reste que le statut de mère au foyer expose à la précarité: pas de cotisation à l’AVS, pas de 2e pilier. La dépendance au conjoint est totale. Dans ce cas, une forme de revenu universel ne constituerait-il pas une solution? «On a beaucoup parlé de l’allocation universelle mais elle pose différents problèmes: comment la financer? A quelle hauteur? Est-ce qu’elle va ouvrir la porte aux cotisations AVS/2e pilier? Et aussi, on observe que les femmes sont les championnes des temps partiels, que le pourcentage des hommes à mi-temps baisse quand ils deviennent pères. Vous courez le risque que les femmes utilisent plus largement cette allocation», pointe Maribel Rodriguez, cheffe du Bureau vaudois de l’égalité.

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Pour Maud Simonet, le revenu universel n’est pas une solution idéale car il renforce l’individualisme et ne remet pas en cause l’assignation des femmes aux «tâches reproductives». Et surtout, il alloue du confort mais pas une réelle reconnaissance. Elle propose de réfléchir à une «socialisation du salaire», qui se traduirait par des formes de rémunération des individus en tant que producteurs, indépendamment de leurs tâches. «Et surtout, une réflexion collective sur ce à quoi on a envie d’accorder de la valeur dans notre société», ajoute-t-elle. Ne s’agirait-il pas, au fond, de repenser notre définition du «travail» et l’importance de ce dernier au cœur de nos existences?

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