Bâtir, ce n'est pas seulement dessiner, mais aussi et d'abord financer et décider dans un contexte économique, politique et juridique donné. Et c'est ce qu'a rappelé l'urbaniste Alexander Garvin, 64 ans, lors du Forum Immotech récemment tenu à Genève. «City Commissioner» de la ville de New York, il a assumé durant quinze mois la direction de la planification pour la Lower Manhattan Development Corporation, l'agence gouvernementale publique chargée de réfléchir à la reconstruction du bas de Manhattan. Chargée aussi de faire contrepoids à la puissante Porth Authority, à la fois propriétaire du site de l'ancien World Trade Center et entité dégagée par statut de l'obéissance aux lois qui régissent la ville et l'Etat. Contrepoids encore à Larry Silverstein, locataire des lieux, devenu le promoteur et l'un des protagonistes clefs de l'ensemble de l'opération.

Représentant les pouvoirs publics, donc situé à l'épicentre d'enjeux politiques enchevêtrés – notamment ceux du maire Michael R. Bloomberg et du gouverneur George Pataki – contraint aussi de compter avec l'opinion publique et celle des familles des disparus, Alexander Garvin a dû déployer une habileté peu commune. Sa description des dédales par lesquels passe le délicat processus de décision présidant à la reconstruction de «Ground Zero» a quelque chose de vertigineux et d'exaltant. En effet, qui décide? L'urbaniste répond crûment: le nouveau profil du bas de Manhattan sera déterminé par le résultat de l'équation argent-pouvoir.

Flèche en sursis

La future Freedom Tower ne ressemblera probablement pas à l'image du projet donné gagnant du concours. Son auteur, l'Allemand Daniel Libeskind, chargé de tracer et conduire le plan directeur de l'ouvrage, s'occupe avant tout de concilier, autant que faire se peut, sa propre vision des lieux et celle des autres intervenants, notamment l'équipe Michael Arad et Peter Walker, choisie pour le Mémorial aux victimes, et Santiago Calatrava, architecte catalan installé à Zurich, chargé de réaliser la gare qui reliera le site aux deux grands aéroports de New York.

Construira-t-on au-dessus de 60 étages? Rien n'est moins sûr car, plus haut, il devient très difficile de louer et plus encore d'assurer. La flèche prévue par Daniel Libeskind, qui devrait porter la construction à 1776 pieds, chiffre symbole de l'indépendance américaine, ne se fera que si l'antenne de télévision qu'elle comporte s'avère rentable. De même, la faisabilité des turbines éoliennes prévues pour alimenter le bâtiment en énergie n'est pas établie. Plusieurs des proches du projet pensent que toute la partie supérieure pourrait disparaître. Auquel cas, il ne resterait pas grand-chose de l'élégante silhouette tracée par l'architecte allemand ni même du projet initial, universellement décrié, de David Childs devenu son partenaire, bon gré mal gré.

Si la question de la signature finale est appelée à rester obscure, plusieurs certitudes demeurent, souligne Alexander Garvin. Un Lower Manhattan nouveau, plus rationnel, moins encaissé et mieux desservi en moyens de transport devrait émerger des ruines.

Un grand travail d'attention et d'écoute a été effectué auprès des proches endeuillés. Et à travers d'immenses assemblées publiques ainsi que par voie d'Internet, la population new-yorkaise a eu son mot à dire. Pour le reste, l'horloge démocratique américaine décidera.