Les recycleurs oubliés

Au petit matin, une armée de silhouettes invisibles envahit les rues de New York. Elles récoltent les bouteilles et les cannettes consignées pour en tirer un maigre revenu. Portrait de l’un de ces «trash pickers»

La ville est encore endormie. Il fait nuit noire et la longue bande de bitume de ­Graham Avenue, au cœur de Brooklyn, normalement envahie par le trafic, est silencieuse. La morsure du froid est vive. Une figure sombre apparaît de l’autre côté de la rue. C’est Pierre Simmons, un trash picker. Il appartient à cette armée de silhouettes invisibles qui fouillent les déchets des New-Yorkais à la recherche de bouteilles et de cannettes recyclables.

Il nous amène jusqu’à son principal outil de travail: un caddie de supermarché. La structure de métal ressemble à une bête fantastique. Sa croupe est composée d’une montagne de sacs en plastique, de besaces en toile et de cartons dépliés. De grands cabas bleus Ikea sont accrochés à ses flancs, comme un pelage monstrueux. Il l’empoigne et se met à le pousser le long du trottoir. Avec son casque Sony sur les oreilles, sa casquette de l’US Open, sa veste en cuir et ses baskets brunes, il se fondrait aisément dans la foule.

Il se déplace d’un air agile, presque furtif. Ses yeux ne quittent jamais l’asphalte. Lorsqu’il voit une poubelle, il se met à trottiner vers elle, l’examine et plonge la main dedans pour en extraire une cannette ou une bouteille. «Je récupère les cannettes en aluminium et des bouteilles en PET consignées», raconte l’homme de 62 ans de sa voix de baryton mangée par un accent new-yorkais. «Le verre aussi, mais c’est plus lourd à transporter.»

Il s’arrête face à un immeuble et fouille rapidement les sacs de déchets entreposés devant. «Il faut faire attention, glisse-t-il. On peut se couper avec un éclat de verre ou se faire piquer par une seringue.» Il lui est arrivé de trouver des téléphones portables, de l’argent, des pistolets et même, une fois, un bras humain.

Cet Afro-Américain né à Harlem et qui a grandi dans le Bronx n’a pas toujours été un trash picker. «Il y a quelques années, je travaillais pour une boîte de publicité, tout en effectuant des études en musicologie», raconte ce multi-instrumentiste, qui joue de la basse, de la guitare et du piano. Mais avec la crise, il a perdu son emploi. «Ma vie s’est désagrégée, raconte-t-il. En l’espace de quelques mois, je n’avais plus d’appartement et je dormais sous un arbre.» Il décide alors de gagner sa vie en ramassant des cannettes et des bouteilles consignées.

Cela n’a pas été un choix facile. «Je vois cela comme un exercice d’humilité, confie-t-il, en baissant légèrement la voix. Pour faire ce que je fais, il faut passer outre sa fierté.» Pierre Simmons fait partie d’une cohorte de quelque 5000 recycleurs de fortune – ou canners, comme ils aiment se surnommer – qui écument les rues de New York. «Ce sont majoritairement des immigrés latinos et chinois», relève Ana Martinez de Luco, une Sœur espagnole qui est devenue une sorte de Mère Teresa pour les trash pickers. «Ils ne parlent pas un mot d’anglais et auraient de la peine à trouver un emploi dans l’économie formelle.» Il y a aussi quelques Afro-Américains.

Chacun a son histoire. «Certains sont SDF et ne peuvent pas faire autre chose», relate Pierre ­Simmons, en poussant son attelage brinquebalant sur un pont au-dessus du Brooklyn-Queens ­Expressway, le périph qui coupe Brooklyn en deux. «D’autres font cela à côté de leur emploi pour donner à leurs enfants ou petits-enfants les opportunités qu’ils n’ont pas eues.» Parmi les trash ­pickers, on trouve aussi beaucoup de seniors qui complètent leur retraite ainsi. Certains ont passé 80 ans.

Les bouteilles et les cannettes sont consignées à hauteur de 5 cents la pièce. «Un trash picker peut gagner jusqu’à 100 dollars par jour, détaille Pierre Simmons. Moi, j’engrange entre 500 et 600 dollars par semaine, si je suis assidu. Sinon, plutôt 200 dollars.» A titre de comparaison, le salaire minimal atteint 1160 dollars par mois aux Etats-Unis. Cela lui permet de payer son loyer et de mener une vie modeste. Il se laisse souvent consumer par son travail. «C’est comme une addiction, je vois toutes ces bouteilles et je me sens obligé de les ramasser, même quand je ne travaille pas, raconte-t-il. C’est comme si les gens avaient laissé traîner de l’argent par terre.»

Le jour s’est levé et les rues se sont remplies d’écoliers et de livreurs. Ils passent à côté de Pierre Simmons sans le voir. Soudain, un camion de la voirie s’engage dans la ruelle, avec un sifflement. «Zut, on s’est fait griller par le service de recyclage de la ville!» s’exclame-t-il, en se précipitant sur un tas de sacs-poubelle. Il l’inspecte rapidement. Rien. Deux blocs plus loin, un autre trash picker pousse son chariot. Il est déjà passé par ici.

«Il y a pas mal de compétition entre les canners, soupire-t-il. Chacun a son territoire et mieux vaut ne pas empiéter sur celui d’un autre.» Lui effectue chaque jour le même trajet. Il l’a sélectionné car il passe par le quartier gentrifié de Williamsburg. Là où il y a de l’argent, il y a des bouteilles. Le Graal, c’est de se mettre quelques concierges dans la poche. Le mois dernier, l’un d’entre eux lui a donné 25 sacs de cannettes. Une mine d’or.

Il est près de 13h. Le caddie de Pierre Simmons regorge de bouteilles. Il est temps de les amener chez Sure We Can. Ce centre de tri et de recyclage est l’œuvre d’Ana Martinez de Luco et d’Eugene Gadsden, un trash picker sans domicile fixe. Ils se sont associés en 2005 pour créer un lieu où les canners pourraient amener leur butin et récupérer la consigne.

Lorsqu’on passe les rideaux métalliques ornés de graffitis qui marquent son entrée, c’est comme si on pénétrait dans un monde parallèle. Des monceaux de sacs en plastique transparents remplis de bouteilles en PET et de cannettes sont empilés jusqu’à une hauteur de 10 mètres. Un coq se promène. Une radio joue un air de jazz. Une odeur de feu de bois, provenant d’un vieux poêle, se mêle à celle, doucereuse, des sodas et de la bière rancis.

Emmitouflée dans une doudoune, Ana Martinez de Luco patiente à côté d’une pile de caisses contenant des bouteilles en verre. Elle attend le camion de l’entreprise de boissons. «Ils sont en retard», peste-t-elle. Sure We Can a conclu des contrats avec la plupart des grands groupes, comme Coca-Cola, Pepsi ou Heineken, pour qu’ils viennent récupérer leurs cannettes ou bouteilles. Et versent la consigne aux 300 trash pickers qui fréquentent le centre. L’an dernier, il a récupéré 6,8 millions de bouteilles et de cannettes.

Si le trash picker peut apparaître comme l’héritier du chiffonnier du XIXe siècle, l’émergence de ce métier date en fait des années 1980. «Plusieurs états américains ont à l’époque adopté des lois obligeant les citoyens à séparer le plastique, le verre et l’aluminium, et à les recycler», explique Anne Scheinberg, une chercheuse néerlandaise spécialiste du phénomène. En échange, ils obtenaient une consigne. La législation new-yorkaise date de 1983. En 2009, elle a été étendue aux bouteilles à eau. «Mais le montant de 5 cents était trop bas, note Ana Martinez de Luco. La plupart des gens ne prenaient pas la peine de rapporter leurs bouteilles et cannettes.»

Les trash pickers ont donc investi le secteur. Aujourd’hui, près de 60% du verre et de l’aluminium recyclés dans la Grande Pomme provient des canners. Ils sont en compétition avec les services de recyclages municipaux. «Ils ne nous aiment pas trop», sourit cette petite femme aux cheveux courts, qui a œuvré au sein d’une ONG catholique aux Nations unies avant de devenir la voix des canners. La ville de New York a conclu un contrat avec une entreprise de recyclage appelée Sims Recycling. Elle s’est engagée à lui livrer une certaine quantité de déchets. Faute de quoi, elle doit verser une pénalité.

Pierre Simmons a fini de compter ses trouvailles: il a 194 bouteilles en PET, 5 caisses de cannettes et une montagne de verre. Il a tout trié par marque et soigneusement empilé dans des caisses de plastique rouge. «J’en ai pour une trentaine de dollars, glisse-t-il d’un ­air déçu. Ce n’est pas un bon jour.» Qu’importe: cet après-midi, il ­­va jouer du piano. Et peut-être regarder un film emprunté à la bibliothèque.

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