Le Temps: Quel tableau brossez-vous de l’état actuel du journalisme?

Emily Bell: Le journalisme est en train de se libérer des structures rigides auxquelles il était soumis. Dans ce mouvement, les journaux vont perdre leur capacité de ­contrôler leurs structures, leurs revenus et l’accès aux données relatives à leur audience. Nous savions en théorie que cela allait arriver, mais sans savoir vraiment comment cela allait se mettre en place. Aujourd’hui, il n’y a plus ce que l’on appelle la presse qui s’adresse à une entité dénommée opinion publique. Le paysage médiatique est totalement fragmenté. Un média ne se définit plus comme une organisation de professionnels assignés à des unités de production industrielle.

Vous parlez de révolution. Celle-ci renforce-t-elle ou affaiblit-elle le journalisme?

– D’un côté, elle le renforce dans le sens où elle permet aux journalistes d’élargir leur horizon et les possibilités de s’exprimer. Elle permet d’être beaucoup plus inclusif. De l’autre, elle l’affaiblit, car les changements en cours remettent en question la viabilité commerciale des titres. Jusqu’ici, nous n’avons pas vu l’émergence de nouveaux modèles qui permettent aux journaux d’être suffisamment forts pour jouer leur rôle dans une démocratie. Car pour pouvoir défier des institutions de grande taille, il faut un certain poids, même si celui-ci ne doit pas nécessairement être économique.

Les journaux sont en plein questionnement, ne savent plus quel modèle économique appliquer et quel équilibre trouver entre le journal papier et l’édition en ligne. – Des abonnements d’un côté et la publicité de l’autre. Ce modèle s’appliquait à une grande majorité de médias. A l’avenir, il n’y aura plus un, mais une multitude de modèles économiques, qui s’adapteront chacun à des situations différentes. On a aujourd’hui le modèle du Huffington Post , où des contributeurs extérieurs participent, souvent gratuitement, à fournir de l’information, le modèle Propublica d’enquêtes financées par des fondations ou mécènes. Mais il y a aussi Scotus . C’est un blog qui couvre très bien la Cour suprême des Etats-Unis (son acronyme en anglais: Scotus). Les personnes qui le tiennent sont très professionnelles et font un travail journalistique remarquable. Elles occupent une niche minuscule et leur modèle est simple. Scotus est un appendice d’un cabinet d’avocats.

– A quoi ressemblera une rédaction demain? Elle sera beaucoup plus flexible. Jusqu’ici, les rédactions ont été organisées en fonction de la structure du produit. Or, le produit est désormais très déstructuré. L’utilisation flexible des ressources devient indispensable. Une histoire peut commencer par une conversation publique sur les réseaux sociaux. Les informations circulent, sont produites et distribuées de façon très différente. Il suffit de voir ce qui se passe à New York. Vous y verrez des gens travaillant sur des ordinateurs portables, sans bureau, une équipe spécialisée dans les réseaux sociaux, une autre dans le journalisme de données. Ils ne travaillent pas ensemble, mais organisent parfois des réunions virtuelles. La rédaction de demain pourrait s’organiser à l’image d’une roue de vélo et de son moyeu: un petit groupe de journalistes assure le flux quotidien d’informations nécessaires à la plateforme web ou au print, et de nombreux journalistes gravitant autour de ce noyau apportent leurs histoires originales. La rédaction du XXIe siècle sera plus petite. Il y aura moins de journalistes employés à plein-temps, la hiérarchie sera beaucoup plus plate et les premiers vont davantage se spécialiser. Maintenant, les lecteurs suivent non pas un journal, mais les thèmes qui les intéressent et consultent plusieurs médias de ­confiance.

– Que peuvent apprendre les Européens de ce qui se passe aux Etats-Unis?

– Les Etats-Unis sont un incroyable champ d’expérimentations. Les Américains ont réussi à faire coopérer étroitement les meilleurs spécialistes de la technologie et les journalistes avides de produire des contenus de grande qualité. Cela se passe à New York. Auparavant, les innovations d’importance dans les médias ont surtout vu le jour sur la côte ouest des Etats-Unis. Dans la Silicon Valley, des ingénieurs ont cru qu’il suffisait de rendre les informations et les outils technologiques disponibles et que le journalisme allait se faire de lui-même. La société serait parfaitement informée et n’aurait plus besoin de journalistes. Depuis quelques années, on en est revenu et on a réalisé que les journalistes sont nécessaires pour vérifier les informations et les contextualiser. A cet égard, l’expérience de Storyful (storyful.com) est fascinante. Cette agence de presse révolutionnaire propose aux rédactions de découvrir et de vérifier en temps réel les informations en provenance des médias sociaux.

Le data journalism est aussi la nouvelle tendance aux Etats-Unis. C’est une manière de s’affranchir du passé, où la façon de présenter l’information était ce qui importait. Il va changer la manière de raconter des histoires et devrait permettre de produire davantage d’articles de fond.

– Les marchés des médias européens et américains sont-ils similaires?

– Non, et je peux comprendre pourquoi les Européens ont de la peine à appréhender le marché des médias outre-Atlantique. Aux Etats-Unis, le journalisme repose sur le modèle du marché. Le produit médiatique est bon seulement s’il permet de gagner de l’argent. C’est la manière dont les Américains perçoivent le journalisme. Mais les choses évoluent. De plus en plus de philanthropes et de fondations jugent nécessaires de financer les médias. Propublica et le Texas Tribune en sont deux bénéficiaires et la Knight Foundation un exemple de mécène.

– Vous décrivez Twitter comme un outil de «superdistribution» qui permet même à de petits médias d’avoir des audiences extraordinaires.

– Ce que nous appelons le webscale journalism – un journalisme utilisant des systèmes d’information ultra-accessibles et transparents – connaît un développement fascinant. C’est un vrai chamboulement. Twitter est intéressant, car ce n’est pas intrinsèquement un outil journalistique. Il fonctionne à partir de conversations menées par toutes sortes de gens sur d’innombrables thèmes. Son objectif final est de faire du profit. Mais à voir le développement en temps réel des médias sociaux et tous les débats qu’ils suscitent, on peut dire que c’est l’évolution la plus progressiste, en termes journalistiques, que nous ayons vue depuis l’entrée de l’ordinateur dans la salle de rédaction. Car un instrument comme Twitter vous donne la réalité immédiate des médias sociaux. C’est un mécanisme non seulement de distribution de l’information, mais aussi de discussion. C’est aussi un agrégateur d’informations. Cela permet de faire beaucoup de choses avec peu de monde. Auparavant, pour publier un journal, il fallait un minimum de 100 personnes. Maintenant une seule personne peut s’adresser au monde entier avec peu de ressources.

 

– Les journalistes n’ont pas toujours bonne presse. Quelle est leur relation avec l’opinion publique?

– Les journalistes ne jouissent pas d’une confiance marquée au sein de l’opinion publique, même quand ils font du bon travail. Je fais confiance aux médias que j’aime, car ils véhiculent la même vision du monde que moi. Est-ce un gage de confiance? Non. La confiance dans les journalistes se mesure dans le temps sur la base de leurs analyses, de leur capacité à déceler les fausses informations, à reconnaître leurs propres erreurs et à s’ouvrir au débat d’idées. La relation entre le journaliste et le public va changer, car tous deux seront beaucoup plus en interaction directe.

– Quelles sont les fonctions qui, au sein de la rédaction, vont le plus changer?

– La rédaction en chef et les chefs de service sont ceux qui, en principe, ont le plus d’expérience, qui décident de ce qu’il faut couvrir. C’est un travail essentiel pour améliorer la qualité d’un journal. A l’avenir toutefois, ces responsables devront être plus créatifs. L’aspect technique de leur fonction va s’estomper. Ils devront passer moins de temps à décider de l’ordre et de l’emplacement des articles, de ce qui va en première page. Ils devront connecter davantage les gens, les infos, les contextes avec le public.

Vous affirmez que le journalisme de qualité a toujours été subventionné. Vraiment?

– En disant cela, je me distancie de l’approche marché qu’ont les Américains du journalisme. Le bon journalisme n’est pas toujours rentable. Les Américains sont d’avis que le premier amendement de leur Constitution leur apporte une protection à l’échelle mondiale, que plus on sort la vérité sur diverses affaires, plus on gagnera d’argent. Or dans certaines parties du monde, les journalistes qui enquêtent sur la corruption finissent pendus sous un pont. Le modèle du marché, dans un monde aussi fragmenté, ne fonctionne pas partout. Car les articles critiques et dérangeants risquent de n’avoir aucun soutien financier. Quand on est en Europe ou aux Etats-Unis, il est facile de prétendre que le bon journalisme est toujours rentable. Dans les conflits modernes, activistes, blogueurs, journalistes, ce sont souvent les mêmes personnes, et elles sont au front. Mais ce genre de reportage n’a jamais été très porteur. Les annonceurs publicitaires n’en sont pas friands et les gens n’achèteraient pas leur journal pour lire des récits au sujet des autorités d’un pays qui pratiquent la torture. Aujourd’hui, ce travail de fond pourrait pâtir du recul de la publicité. Il sera peut-être nécessaire de renégocier les priorités au sein des médias. En Grande-Bretagne, il n’est pas aberrant de concevoir un mécanisme de soutien au journalisme qui n’est pas lié directement au marché. C’est le cas de la BBC, le plus grand employeur de journalistes sans doute au Royaume-Uni.