L'enfant-tyran serait-il une des plaies de notre temps? Toujours est-il que beaucoup de familles vivent durablement l'enfer – il suffit de regarder autour de soi – et que plusieurs livres paraissent simultanément sur le sujet. Cette tyrannie, qui commence au berceau et finit dans l'adolescence violente, s'explique d'un côté parce que l'enfant, venu tard dans le couple et souvent resté unique, a été désiré au-delà de toute raison; et d'un autre côté parce que l'éducation a cédé le pas devant une «psychologisation» envahissante, largement répandue par Françoise Dolto et ses épigones, et qui trouble efficacement les parents.

On l'imagine, Didier Pleux n'est pas de cette école-là. Docteur en psychologie du développement, directeur de l'Institut français de thérapie cognitive, il est surtout homme de terrain, témoin quotidien de la détresse de parents qui ont cru faire pour le mieux, et du mal-être d'enfants à qui l'on a laissé prendre le pouvoir.

Le livre de Didier Pleux, De l'enfant roi à l'enfant tyran*, est passionnant en cela qu'il nous fait toucher de près la réalité par de nombreux exemples et des extraits de dialogues très édifiants entre le thérapeute et les parents, ou l'enfant. Il propose aussi des tableaux et des tests qui permettent aux parents de se situer, sur la pente terriblement glissante de la tyrannie infantile…

La famille contemporaine tend au repli sur soi, ou plus précisément sur l'enfant: «Il devient vite le centre vital du couple, on s'est mariés et on vit ensemble pour lui.» Les photos et posters de l'enfant roi trônent partout, inondent même les amis et les proches qui n'en demandent pas tant; les loisirs sont prévus exclusivement en fonction de ce qu'on croit être ses besoins: «C'est pour le gosse.» La vie quotidienne s'organise autour de lui, à son service, les parents sacrifient leurs aspirations et leurs loisirs à l'enfant. Comment, dans ces circonstances, ne deviendrait-il pas un tyran?

Dans un chapitre intitulé «Radiographie d'une escalade», Didier Pleux montre par des témoignages à la fois drôles et pathétiques comment l'enfant prend le pouvoir, dès ses premiers vagissements, et met ses parents à sa botte. Il ne s'arrêtera pas en si bon chemin: «C'est un véritable effet boule de neige, remarque l'auteur: du bébé roi au jeune enfant caractériel pour arriver à l'adolescent en crise.» Mais en même temps, l'enfant roi se prend à son propre piège, dans un engrenage bien connu. Il ne supporte aucune frustration et, accroché par son besoin de plaisir immédiat, devient un consommateur boulimique éternellement insatisfait: il commence toutes sortes d'activités mais les interrompt très vite, dès qu'apparaissent des contraintes, dans le sport par exemple. Il ne fait rien pour les autres, les autres font tout pour lui; il mange ce qu'il veut, quand il veut, et manifeste une pseudo-maturité qui fait croire qu'il est «avancé pour son âge», alors qu'en réalité il est en retard. Ainsi, l'enfant tyran rate son développement, en restant «imperméable à toute maturation quant à l'acceptation du principe de réalité et du lien soi-autrui». Surtout, il est malheureux.

Face à des attitudes d'opposition ou des difficultés scolaires, les parents ouvrent leur Dolto – il est fragile, ne le traumatisons pas par une éducation castratrice! –, jouent la carte du dialogue, et en général ils en sortent perdants car, très vite, l'enfant sait manipuler aussi bien les mots que les êtres: «Le verbe domine, il n'y a jamais de conséquences devant les actes inadéquats. La communication n'est pas rompue, elle est excessive, comme s'il fallait à tout prix éviter le conflit.» De quelque manière que se manifeste cette dérive, les parents ont tendance à y voir des problèmes psychologiques de fond, alors qu'il s'agit simplement de carences éducatives. «Mon propos, explique Didier Pleux, est bien de redonner le statut d'éducateurs aux parents et non de psychologiser l'éducation.»

Mais être éducateur est difficile et exigeant, alors que la tentation de la permissivité est si grande! Pour Didier Pleux, il faut savoir ne plus discuter, ne plus composer, mais imposer: «L'enfant tyran se doit de perdre son pouvoir, c'est l'objectif premier du rétablissement des exigences et des conséquences négatives s'il les transgresse.» Cela signifie qu'il faut accepter d'être conflictuel, et ne pas hésiter à prendre des sanctions, qui doivent être immédiates (et non pas différées, donc inopérantes, genre: «Tu verras pour les vacances de Noël!»), quitte à «en parler» le lendemain quand le calme sera revenu. Etre conflictuel, c'est aussi s'affirmer comme adulte face à un enfant, et refuser une pseudo-égalité. C'est poser des obligations (aide au ménage, à la cuisine…), c'est aussi réintroduire l'ennui, l'attente, l'effort, c'est refuser de palabrer. Et c'est enfin aller à l'encontre des écrits de Françoise Dolto – formidable transgression dans la société actuelle… –, sur les attitudes conflictuelles, la fragilité de l'enfant, le rôle de l'inconscient (la théorie freudienne de la sexualité).

Le problème des parents, explique le psychologue, c'est qu'ils sont souvent dominés par leurs émotions, et des croyances paralysantes nées de la psychanalyse, c'est le syndrome du «Je l'ai souvent lu», que le thérapeute entend sans cesse: «Souvent des parents amènent des enfants ou des adolescents en consultation pour des problèmes scolaires. En général, la réaction psy, c'était l'hypothèse d'une dépression latente, d'une angoisse profonde, ou alors d'une précocité. Or lorsqu'on a écarté toute pathologie, on s'aperçoit que ces enfants non performants à l'école manifestent une intolérance aux frustrations, qui vient d'une carence éducative à la maison. Cela ne veut pas dire qu'il faut nier la psychologie, mais à partir du moment où il n'y a pas psychopathologie, mais un dysfonctionnement dans le réel, pourquoi faudrait-il toujours lier cela à une problématique plus profonde?»

Didier Pleux, qui se plaît à citer Rousseau, rappelle qu'éduquer un enfant c'est contraignant, cela prend du temps, et que l'on n'échappe pas à la nécessité d'exiger, de surveiller, et parfois de sanctionner. Et s'il s'emploie à redonner aux parents leur statut d'éducateur, c'est pour «éviter que d'autres se chargent de nos enfants: spécialistes ou juges».

«De l'enfant roi à l'enfant tyran» de Didier Pleux. Odile Jacob, 280 p.

A lire aussi:

«Enfants-rois, plus jamais ça!» de Christiane Olivier. Albin Michel, 210 p.

«L'enfant dictateur» de Fred G. Gosman. Les Editions de l'Homme, 173 p.