Même en temps de confinement, le regard des autres est préoccupant, le plus intransigeant étant celui que nous portons sur nous-même. A l’ère des visioconférences et des réseaux sociaux, l’image de chacun s’invite dans les foyers des autres. La presse féminine l’a bien compris, qui ne cesse de rappeler, l’été approchant à grands pas, qu’il est temps de préparer son corps à une démonstration publique, que le confinement est propice aux kilos superflus et que la baisse de notre activité physique laissera forcément des traces. D’autant que le surpoids est un facteur surreprésenté parmi les personnes qui souffrent de formes graves du Covid-19. Ne faudrait-il pas enfin se prendre en main?

Certains mangent quand d’autres ne le font plus

Nos articles au sujet de l'alimentation pendant le confinement:

Autant d’injonctions, qui «ont certes du bon, mais engendrent aussi du mauvais», affirme Magali Volery, psychologue spécialisée dans le traitement des troubles des conduites alimentaires et des problèmes de poids. Entre présentation de régimes, d’applications sportives et recommandations d’aliments, ces publications veulent remettre en question nos habitudes alimentaires. «Si la personne est encline à faire des compromis et comprend ses émotions, le confinement peut en effet être l’occasion d’adopter de nouveaux comportements, estime-t-elle. Sans cela et si elle est isolée, la situation peut à l’inverse être dangereuse.»

Guy Anastaze vient de vivre ce changement. En surpoids depuis longtemps, écrit ce médecin et coach au Temps, c’est parce que sa compagne est confinée de l’autre côté de la frontière qu’il s’est mis à la cuisine. Site internet, lectures, applications: cinq semaines plus tard, il a repris le contrôle de son alimentation, retrouvé le goût de cuisiner et a même perdu près de 4 kg. «Le reste de la famille attend avec impatience – et curiosité – le retour aux repas «live» ensemble», dit-il…

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Certes, les magasins d’alimentation sont ouverts et en travaillant à domicile, chacun a accès à sa cuisine. «La nourriture est pour de nombreuses personnes un moyen de répondre à ses émotions, alors que ces dernières nous signalent avant tout qu’un besoin n’est pas satisfait», précise la fondatrice du Centre de consultations nutrition et psychothérapie.

Ainsi, face au stress, à l’ennui, à la peur de la mort, à la solitude, à la dépression ou encore aux conflits qui peuvent surgir dans ce quotidien confiné, certains mangent quand d’autres ne le font plus. «Des patients qui avaient considérablement progressé sont en train de retomber dans leurs travers. Les appels vidéo, professionnels ou personnels, les exposent difficilement à leur image et les restrictions de sortie les enferment avec eux-mêmes. Du coup, ils surconsomment, se privent ou se font vomir.»

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Routine et confiance en soi

Quand un comportement alimentaire est installé, il faut «désapprendre pour réapprendre et cela demande du temps et beaucoup d’efforts», poursuit Magali Volery. Aussi préconise-t-elle à ses patients d’écarter les publications qui dévalorisent les corps et de se montrer en vidéo, pour gagner de la confiance en soi. «Le but est avant tout de les rendre autonomes, insiste-t-elle. Chacun doit écouter son corps et trouver sa propre routine alimentaire, que ce soit un brunch le matin ou deux-trois repas par jour.»

Autre recommandation de la psychologue: accepter sa prise ou perte de poids et celle des autres. «Nous sommes tous à la même enseigne, confinés, rappelle-t-elle. Faisons preuve d’indulgence comme nous avons su faire preuve de solidarité.» Plutôt qu’un regard critique, développons à la sortie un regard empli de compréhension.


Nicoletta Bianchi: «L’équilibre alimentaire n’est pas conçu par la privation»

Trois questions à Nicoletta Bianchi, diététicienne, cheffe adjointe au service d’endocrinologie, diabétologie et métabolisme du CHUV

Manger est le dernier plaisir autorisé en période de confinement, et il faudrait se restreindre?

En confinement, avec moins de déplacements, voire pas du tout – sauf pour s’aérer cinq minutes chaque jour –, la dépense énergétique journalière diminue. Chez une partie des gens, cet équilibre se fait naturellement, c’est-à-dire qu’ils vont compenser en mangeant moins. Si l’on ressent bien les sensations de faim et de satiété, en principe, on a moins d’appétit quand on bouge moins. Après, il y a la pression des habitudes sociales et de consommation, qui font que même si l’on bouge moins, on va continuer à manger de la même manière. Et, dans ce cas, les personnes vont prendre du poids.

Il est important de garder le volume de l’assiette, cela est satisfaisant au niveau visuel et donne la sensation de satiété

Nicoletta Bianchi

Et si on passait à deux repas par jour?

Non, ce n’est pas nécessaire, il s’agit plus d’une question de composition de l’assiette. Si quelqu’un a l’habitude de faire trois repas, les réduire va être difficile. Cela va être ressenti comme une frustration ou un manque. Il ne faut pas s’infliger des restrictions, mais privilégier des plats un peu plus légers, avec une plus belle part de légumes, ou de salade, en fonction de ce que l’on a dans ses placards. Il est important de garder le volume de l’assiette, cela est satisfaisant au niveau visuel et donne la sensation de satiété. Le volume est constitué d’aliments moins caloriques. Il ne faut pas se restreindre non plus, l’équilibre alimentaire n’est pas conçu par la privation. Il y a tout à fait la place pour des plats mijotés ou une pâtisserie de temps en temps. Le plaisir vient aussi de la diversité des textures, des goûts et des couleurs.

Rester en position assise une grande partie de la journée, c'est bien? 

Nous savons par exemple que la sollicitation des muscles abdominaux, même simplement par la station debout ou la marche, facilite le transit. Il peut donc y avoir des problèmes de constipation. Selon la façon dont nous sommes habillés, avec des habits trop ajustés par exemple, la position assise peut aussi augmenter les problèmes de reflux.

Propos recueillis par Etienne Meyer-Vacherand