La métamorphose se produit toujours au pas de course. A 7h47, Vincent Veillon, animateur des matinales de Couleur 3, ôte son casque, quitte le micro et enchaîne les foulées rapides. Il se dirige alors vers des points précis du studio pour déclencher les trois appareils photo reflex qui filmeront tout ce qui suivra. Une poignée de minutes plus tard, à 7h50 très précisément, tout est prêt: un clap des mains donne le signal, l’antenne revient au studio et une petite révolution, drôle, impertinente et parfois absurde prend dès lors forme.

Des dizaines de milliers de Suisses romands connaissent parfaitement de quoi est faite la séquence qui suit. Elle porte un nom qui ment – 120 secondes pour quatre minutes en moyenne d’émission – mais elle s’exporte à merveille sur les réseaux de partage de contenus (Dailymotion, YouTube) et rebondit tout aussi agilement sur Facebook. Cette petite portion de radio, cette tranche en images de la matinale de la troisième chaîne de la RSR, est devenue en quelques mois un phénomène retentissant de la Toile, un des rares produits sous nos latitudes et consommé avec avidité par un public large et fidèle. Les chiffres attestent l’ampleur de la vague: entre le site de la RSR et les plateformes sociales, chaque vidéo est «cliquée» régulièrement 60 000 fois. Les pics grimpent jusqu’à 80 000 lorsque l’actualité traitée est brûlante.

Le succès atteint des proportions probablement inattendues, mais il s’explique aisément. Il tient sans doute à la formule qui charpente l’émission et à cette myriade de détails heureux qui lui confèrent une identité profilée et claire. Les rouages de la petite machine ont été entièrement conçus par deux personnages devenus familiers dans le paysage radiophonique: l’animateur Vincent Veillon et le comédien Vincent Kucholl. Tous les jours, le duo investit un fait d’actualité avec des armes qui se révèlent redoutables: le premier incarne un journaliste quasi imperturbable, le second s’affiche en invité parodique, fagoté dans des déguisements improbables. Qu’il s’agisse du sauvetage du site de Novartis à Prangins ou du phénomène des Anonymous sur Internet, qu’il soit question des éoliennes dans le Jura ou du Grand Prix de Formule 1 en Inde, chaque matin l’humour décapant, souvent acide, s’invite dans le dialogue et donne parfois un éclairage inédit aux faits choisis par la paire.

Mais qu’on ne se méprenne pas, l’humour de 120 secondes détend certes les mâchoires et tonifie les abdos, mais derrière les coulisses de la pastille radio-visuelle, on découvre une histoire on ne peut plus sérieuse. Le binôme Veillon-Kucholl (26 ans le premier, 36 le second) en parle d’ailleurs longuement, sans lésiner sur les détails, attablé dans un restaurant lausannois. «Les faits ou les chiffres que je donne à l’antenne doivent être toujours rigoureusement exacts, précise Vincent Kucholl. Un jour, en traitant l’affaire Novartis, j’ai chiffré des enjeux financiers en francs suisses alors qu’il s’agissait de dollars. Cette erreur m’a poursuivi toute la journée.»

Alors oui, la parodie, le détournement et l’humour ont un large droit de cité, mais l’erreur factuelle est aussi rédhibitoire dans les couloirs de la matinale que sur les chaînes austères de la BBC. Ce postulat est toujours de mise. D’autres ont défini l’émission, dès les premiers pas de la formule filmée, en septembre dernier. Certains paraîtront cosmétiques, mais ils ont acquis une importance qui s’avère aujourd’hui capitale. Un exemple? Les chemises blanches arborées par Vincent Veillon: «Face à l’humour de l’invité, j’incarne le gardien de la morale journalistique. Je plonge à mon tour dans un personnage dont le rôle est celui de modérer, de recadrer sans cesse le débat. Je ne pense pas que je serais crédible si je me présentais en t-shirt ou en chemise bariolée. Et je ne le serais pas non plus si je faisais de la connivence, en m’esclaffant face aux sorties de l’invité. Les rares occasions où il m’est arrivé de piquer des fous rires ont été comme des échecs puisque je me détournais en quelque sorte de mon rôle.

Le sérieux est là encore dans le choix des sujets. Vincent Kucholl fait le tri dans les montagnes d’informations qu’il consomme durant la journée. Le politologue de formation convoque alors les outils de ses années universitaires. Une constante s’impose à chaque décision: «Il faut que l’actualité soit déjà installée auprès du grand public, qu’elle ait été traitée au préalable par d’autres émissions d’information. L’auditeur a ainsi des repères solides pour nous écouter et nous voir à l’œuvre.» Dès lors une partie de l’atelier de fabrication peut s’activer. L’écriture des textes, avec leurs introductions didactiques et leurs passages saignants, se fait le plus souvent le matin tôt. «Si à 6h40 je n’ai pas encore trouvé l’inspiration, c’est presque la panique», raconte Vincent Kucholl. Vincent Veillon, qui est aux manettes dès 6h, attend le signal quotidien qui fait passer les sueurs froides: «Lorsque j’entends le bruit de l’imprimante dans le studio, je sais que le texte est enfin prêt. Alors on le lit une fois ensemble, puis on fait le grand saut.»

Quatre minutes plus tard, tout est dit. Une autre course commence, celle de Vincent Veillon. Il faut éteindre les appareils photo «pour éviter que leur surchauffe ne grille la carte mémoire.» Très vite, le travail de postproduction débute. L’ancien étudiant de l’ECAL, diplômé en nouveaux médias, coupe et monte les images enregistrées. La mise en scène suit des gimmicks rodés: «Cela débute toujours avec un plan sur moi, quand je lis l’introduction. Il y a ensuite un plan du studio, depuis le haut, et enfin, le moment topique, le plan sur Vincent Kucholl, qui permet de dévoiler l’invité et son accoutrement.» A midi, quelques heures à peine après le direct, les images sont versées sur la Toile prêtes à être consommées et commentées par les internautes.

«Ce n’est pas Hollywood, précise Vincent Veillon. Nos moyens sont réduits: on a dépensé 2000 francs en appareils photo, 180 pour mes chemises blanches et pas plus que 100 pour les costumes de Vincent Kucholl, tous récupérés dans des friperies.» Le résultat, lui, est épatant: 120 secondes est devenue l’émission radio la plus regardée en Suisse romande. De quoi donner tort au groupe The Buggles et à son tube Video Killed the Radio Star

«Face à l’humour de l’invité, j’incarne le gardien de la morale journalistique»