«C’est quand j’ai compris que l’obésité était une maladie que j’ai pu agir. Au fond, l’opération bariatrique est l’équivalent d’un plâtre lorsqu’on se casse une jambe. Une réponse médicale à un accident de parcours.» Priscilla est en surpoids, 100 kilos pour 1 m 74, mais cette réalité ne semble pas peser sur cette rayonnante jeune femme que l’on rencontre chez elle, à Sion. Le contexte? Un débat controversé sur la question de la responsabilité des personnes obèses, en lien avec un article publié récemment dans Le Temps.

L'article en question: Les obèses ne sont pas responsables de leur surpoids

Si elle rayonne, Priscilla, c’est grâce au by-pass dont elle a bénéficié en automne dernier et qui «lui a sauvé la vie». «Avant, j’étais dans un désarroi total. Toutes mes tentatives de perte de poids avaient échoué. Là, j’ai perdu 25 kilos depuis le 30 octobre, jour de mes 30 ans, et je compte bien continuer.»

Lune de miel post-chirurgie

Mère d’un petit Hugo de 1 an et demi, Priscilla est dans ce que les psychologues appellent «la phase euphorique» ou «lune de miel post-chirurgie», comme le relève Gabrielle Deydier dans On ne naît pas grosse. La journaliste française, elle-même en surpoids, ajoute que, si la proportion d'obèses est quasiment identique chez les femmes et les hommes (autour de 16% de la population), 80% des opérés sont des opérées. Preuve que le regard social pèse plus sur les femmes, rondes ou pas, que sur les hommes.

Priscilla est, de fait, portée par le projet d'une nouvelle image d'elle-même. Raison pour laquelle elle accepte les portions alimentaires minuscules exigées par son nouvel «estomac» grand comme une poche de jeans. Alors que son mari, profil sportif, engouffre son plat de pâtes, la Sédunoise en mange trois et se sent repue. «Je n’ai jamais éprouvé cette satiété avant. Chaque fois que j’ai fait un régime, j’étais tenaillée par la faim et obsédée par la nourriture. Aujourd’hui, je n’ai aucune envie de manger. Et pour ce qui est des carences, je prends des vitamines et des compléments alimentaires.»

Toujours soignée

Boucles blondes et sourire écarlate, la jeune femme se situe loin du cliché de la personne très forte qui se laisse aller. «J’ai toujours pris soin de moi, même quand je faisais 130 kilos. C’est peut-être lié à mon premier métier, coiffeuse. J’ai toujours été impeccable question cheveux, maquillage, bijoux et vêtements.» Mais comment s’habiller coquet quand on fait du 52? «On repère les jolis articles dans les magasins et on va chercher l’équivalent en grandes tailles sur leur site. Ou on se fait faire des modèles sur mesure. Même si ce n’était pas réaliste, je voulais une robe de mariée en forme de sirène. Ma styliste a réalisé un miracle. Regardez!»

Sur la photo du grand jour, en juillet 2019, Priscilla apparaît dans une robe joliment ajustée. A ses côtés, son frère et sa sœur posent dans les mêmes tons crème, élégants. Et minces. «Oui, dans la famille, je suis la seule en surpoids. Je ne suis pas victime d’une obésité génétique. Je suis une des nombreuses victimes des régimes.» Elle raconte.

Les régimes, la pire initiative

Même si la Sédunoise a «toujours été gourmande et potelée dans son enfance», elle a poussé si vite à l’adolescence qu’elle a connu les joies de la minceur spontanée. «J’avais 15 ans, j’ai rencontré celui qui allait devenir mon mari, je pesais 60 kilos pour 1 m 70, c’était la fête!» Jusqu’à ses 20 ans, cette «bonne vivante» oscille entre 70 et 75 kilos. «J’étais un peu ronde, je m’aimais bien, mais, sous la pression sociale, au printemps 2011, j’ai souhaité perdre dix kilos avant l’été. J’ai entrepris un célèbre régime à points et c’est la pire initiative que j’ai prise de ma vie!»

Sur l’absurdité des régimes: Je suis grosse

Priscilla reproche à ce programme minceur de permettre la consommation de sucre en toute tranquillité. «Du moment qu’on ne dépasse pas tant de points par jour, on peut absorber n’importe quoi. Je suis redescendue à 60 kilos, oui, mais en ayant développé une addiction au sucre.» Ainsi, quand elle reprend son alimentation normale, les produits sucrés en plus, c’est l’ascenseur. «En automne, je pesais 80 kilos! Je n’ai rien compris. C’était la première fois que je faisais ce poids, j’étais en plein désarroi.»

L’ennui, autre déclencheur

Le printemps suivant, elle se lance dans un régime hyperprotéiné et là aussi, c'est moyen. «Je ne pouvais manger que des œufs, du poisson, de la viande, etc. Aucun féculent, ni sucre, mais surtout aucun fruit, ni légume. C’était barbare. J’ai quand même perdu dix kilos, mais, pareil, dès que j’ai reconsommé des glaces ou des gâteaux, j’ai vite atteint 78 kilos.»

Que s’est-il passé dans la vie de Priscilla pour que son poids flambe, les années d'après? «En 2015, j’ai changé de métier. De coiffeuse à Sion, j’ai rejoint le rayon parfumerie d’un grand magasin, à Lausanne, et je me suis doublement ennuyée. Dans mon métier et de mes amis. Du coup, dès que j’avais un moment pour moi, je compensais en secret par des doses colossales de nourriture, surtout sucrée.»

«A l’époque, nous habitions à Vevey avec mon compagnon et, comme il travaillait à Sion, il arrivait vers 21 heures. Pas loin de chez nous, il y avait une station-service, j’y faisais le plein. Je me suis mise à manger en cachette. A dévorer quatre crèmes glacées d’un coup et à dissimuler les emballages au fond de la poubelle. C’était de l’hyperphagie, mais je ne le savais pas. Comment dire… Quand je mangeais, je me sentais bien et mon esprit zappait.»

Cette nourriture-pansement n'étonnera pas Nathalie Farpour-Lambert. Responsable du programme Contrepoids initié par les HUG, la médecin fustige l'industrie agro-alimentaire qui incite à manger toujours plus et, surtout, toujours plus sucré, puisque 80% des aliments du commerce contiennent des sucres ajoutés. «On a tendance à rejeter la responsabilité sur les individus qui ne savent pas s’alimenter correctement, mais c’est oublier l’environnement. Nous vivons dans un monde de surabondance de l’offre alimentaire», déplore cette spécialiste dans Le Temps.

Bienveillance généralisée

Si l'esprit de Priscilla zappait, son corps n’a-t-il pas parlé, lui? «C’est ça qui est fou. Alors que je travaillais dans le secteur de la beauté, personne n’a relevé le fait que je m’enrobais. Je n’ai jamais été victime de fat shaming. Pareil pour mon compagnon qui m’a toujours désirée. Et comme je porte des robes plutôt que des pantalons et que j’avais banni la balance, je n’ai pas réalisé l’ampleur des dégâts.»

On tente le mot «déni», Priscilla réfléchit. «Oui, c’est clair. Je ne voulais pas voir. J’étais plus plombée par mon métier que par mon poids. Et je donnais tellement bien le change que personne, pas même ma famille, n’a fait de remarques. Je clivais. A l’extérieur, j’étais cette jeune femme ronde et solaire. A l’intérieur, j’étais en pleine dérive.»

Lire sur cette question: En croisade contre l’obésité

Le déclic? «J’ai commencé à me sentir à l’étroit dans mes uniformes de vendeuse, alors, un jour de novembre 2017, j’ai acheté une balance. Stupeur, je faisais 101 kilos! Je n’y croyais pas. J’étais tellement scotchée que je l’ai dit à une collègue. Elle m’a lancé: «Woh, t’as trois chiffres sur la balance!», ça m’est resté.»

Traitée de «biggie» dans une auberge de jeunesse, Gabrielle Deydier connaît bien ce sentiment glaçant où le regard social, même s'il n'est pas toujours agressif, vient sanctionner l'obésité. «J'ai 37 ans, des gens me lâchent leurs insultes et commentaires décomplexés depuis vingt ans. Il m'est devenu compliqué de distinguer la simple vanne de la remarque grossophobe», observe la journaliste.

Bébé et obésité

On pourrait penser que le pire est derrière Priscilla, enfin sortie du déni. Non, le pire arrive. «On allait se marier en juillet. Je voulais absolument mincir pour l’occasion. Mais plus on grossit, plus les muscles sont remplacés par de la graisse, plus le métabolisme ralentit. Ainsi, même si je ne mangeais que 1000 calories par jour, je ne perdais quasiment rien. C’était tellement déprimant que je me lâchais régulièrement et, à mon mariage, je faisais toujours mes 97 kilos. Ma robe était jolie, mais ce n’est pas comme ça que je voulais être ce jour-là.»

A ce stade, Priscilla ne se considère pas encore comme malade. «Tout de suite après le mariage, on a essayé d’avoir un bébé et, comme il ne venait pas, on a consulté un médecin pour la fertilité. Il n’a pas parlé de mon poids, tout juste m’a-t-il conseillé de «perdre quelques kilos». J’en faisais 109, j’avais de la marge! Je voyais les choses ainsi: j’allais prendre très peu de kilos pendant ma grossesse et perdre l’excédent en allaitant.»

La réalité a déjoué ce scénario. Priscilla est tombée enceinte en novembre 2019, a connu une grossesse «très surveillée, avec des dizaines de tests» et, durant les grandes chaleurs, a pris en eau tout le poids qu’elle avait réussi à maîtriser. Résultat, elle affiche 132 kilos à l'accouchement. «Ça fait bizarre quand le médecin doit faire plusieurs échographies pour arriver à voir le bébé à travers la graisse du ventre… C’est exactement comme quand, dans un avion, je cache avec une veste la ceinture que je n’arrive pas à fermer plutôt que de demander une rallonge à l’hôtesse de l’air. Un pur moment de honte, même si tout le monde est très gentil.»

Admettre le statut de malade

A la naissance de son bébé, Priscilla descend à 114 kilos. Elle allaite, mais elle est si fatiguée qu’elle mange du sucre pour tenir le coup. En trois mois, elle pèse à nouveau 126 kilos. «Le miroir s’est brisé et j’ai réalisé que je n’y arriverais jamais seule. J’ai enfin admis que l’obésité était une maladie et que je devais me faire soigner. Je devais mincir pour mieux m’occuper de mon enfant.» C'est là que s'est imposé le by-pass, une opération qui n'est autorisée qu'aux personnes dont l'indice de masse corporelle est supérieur à 35 et qui ont suivi un programme de réduction de poids accompagné par des spécialistes d'au moins deux ans.

Lire à ce sujet: Scalpels et activisme contre l’obésité

Le by-pass, donc, comme une résurrection, car l'obésité sanctionne «toutes les activités, sans exception», assène Priscilla. «Pas question de m’asseoir et de me relever vite fait pour aller chercher un verre d’eau. Dans le bus, je reste debout pour ne pas gêner. Je réfléchis à comment marcher, comment porter mes courses. Toutes les actions sont pesées – sans mauvais jeu de mots. L'été dernier, on a par exemple convenu avec mon mari que lorsqu’on était autour de la piscine, c’est lui qui courait après le petit. Exclu que je m’exhibe devant tous ces gens.»

«Quand le corps est une prison, le cœur n’y est plus»

Alors que la nuit tombe, la jeune femme confesse. «J’ai beaucoup pleuré. En solitaire. Je n'ai rien montré, mais j’ai vécu des heures terribles où je ne pensais jamais retrouver ma mobilité. Mon mari a été exemplaire, toujours soutenant et amoureux. Je le remercie. Comme je remercie ma famille et mes amis qui ne m’ont jamais réduite à mon poids. Mais quand le corps est une prison, le cœur n’y est plus.»

A présent, la jeune femme doit affronter le temps long du postopératoire. Toujours dans On ne naît pas grosse, Gabrielle Deydier indique qu’«une reprise de poids survient en moyenne 18 à 24 mois après l’intervention. […] Même s’il ne s’agit que de 30% du poids perdu, cela peut conduire le patient à des échecs aux formes multiples.» L’autrice évoque aussi le risque de suicide et de dépression, car l’opéré doit apprivoiser sa nouvelle image et modifier en profondeur son comportement alimentaire.

Priscilla est consciente du défi. «Je vois une diététicienne régulièrement et, à tout moment, je peux recontacter la psychologue qui m’a évaluée pour me déclarer apte ou non à l’opération. Je réalise la difficulté de cette nouvelle vie, mais comme j’ai été mince, c’est plus facile pour moi, car je suis déjà familière de cet état. Surtout, je suis si motivée que j’ai l’impression, presque la certitude, que ma vie de femme en surpoids appartient au passé.»