Moins spectaculaires que les déserts, moins peuplées que les plaines humides, les régions semi-arides n'attirent guère l'attention. Et pourtant, elles revêtent une importance toute particulière qu'a soulignée mercredi à Berne un symposium international. Interview d'Urs Wiesmann, l'un des grands animateurs de la rencontre au titre de directeur du Centre pour le développement et l'environnement et de vice-directeur de NCCR Nord-Sud.

Le Temps: Qu'appelle-t-on une région semi-aride?

Urs Wiesmann:Une région semi-aride se caractérise par un certain rapport entre la pluviosité et l'évaporation. Cela signifie que cette catégorie regroupe aussi bien des zones de fortes pluies et de chaleurs intenses, telles qu'en abrite l'Afrique de l'Est, que des zones de faible pluviosité, telles qu'en collectionne le pourtour méditerranéen.

- Ces régions sont-elles pauvres?

- Elles le sont généralement, oui, mais pas toujours. La «ceinture du coton» aux Etats-Unis est semi-aride mais prospère parce que bien exploitée. Ces régions ont souvent une terre fertile. Leur problème, c'est l'eau.

- Cette eau, d'où vient-elle?

- Elle a trois origines possibles: un fleuve issu d'ailleurs, de contrées plus humides, comme le Nil en Egypte; une réserve souterraine dite «fossile» accumulée à une époque où le climat était différent, comme en possède la Libye; et, bien évidemment, la pluie, qui a dans ce cas la particularité d'être à la fois peu abondante et irrégulière, ce qui en fait un casse-tête pour les agriculteurs.

- Comment tirer le meilleur parti de ce genre de pluies?

- Il y a deux façons d'en profiter. La première est la logique pastorale, qui consiste à se déplacer en suivant les averses. La seconde, quand on est sédentaire, est d'utiliser judicieusement un certain nombre de techniques, qui n'ont rien de très sophistiqué.

- L'équilibre est donc possible?

- Oui. Et pourtant. Là commence le problème. La plupart des agriculteurs des régions semi-arides sont originaires de contrées plus fertiles dont ils ont été chassés. Ce qui a deux conséquences dommageables. Faute de bien connaître leur milieu d'adoption, ces nouveaux venus lui infligent de graves destructions. Et ils repoussent devant eux les nomades, qu'ils condamnent à survivre de moins en moins bien dans des zones toujours plus désertiques.

- D'où de nombreux conflits, dans le Sahel, par exemple, entre nomades touaregs et populations sédentaires...

- Exactement. Et ces conflits sont d'autant plus difficiles à régler qu'ils dérapent souvent. De frictions pour la terre et pour l'eau, ils se transforment facilement en conflit ethnique ou en lutte pour le pouvoir à l'échelon national. Allez ensuite tenter de les régler! Et puis, pour tout arranger, un troisième type d'acteurs contribue à la déstabilisation.

- Qui cela?

- Des environnementalistes qui, d'Occident, décrètent qu'un certain nombre de zones riches en eau doivent être converties en réserves naturelles. Et des grandes entreprises, étrangères elles aussi, qui détournent des ressources hydrauliques pour produire des haricots ou des fleurs d'exportation. Au début des années 70, la désertification était considérée comme un phénomène purement climatique. Ensuite, on lui a rendu un peu de sa complexité en y voyant aussi un problème de mauvaise gestion des sols. Il est temps aujourd'hui de lui reconnaître une troisième cause: des pressions extérieures.

- La bonne nouvelle, c'est que la désertification paraît moins que jamais une fatalité.

- Oui, l'homme a prise sur ce phénomène. Et nous avons organisé ce symposium parce que nous pensons que le Nord porte une part de responsabilité dans la mauvaise gestion des régions semi-arides. Nous ne défendons pas des positions radicales. Nous ne demandons pas d'interdiction. Nous appelons seulement les habitants des pays industrialisés à jeter un regard plus affûté sur leur façon de consommer et de préserver la nature. Je crois d'autant plus à la possibilité d'un changement que personne n'a intérêt à laisser pourrir la situation. Les régions semi-arides sont aux avant-postes de la lutte contre la désertification. L'humanité dans son ensemble a tout intérêt à ce qu'elles soient mieux gérées qu'aujourd'hui.