Ethologie

Le règne animal est-il accro aux câlins?

Ours, lézards, chouettes, poissons: d'après les vidéos qui circulent sur le Web, les espèces se bousculent pour recevoir des papouilles humaines. Qu'en dit la science? Décryptage avec deux biologistes du comportement

Un lémurien. Un lézard. Une chouette. Un poisson. Tous accros aux câlins, si l’on en croit les vidéos qu'on voit circuler en ce moment sur les réseaux sociaux. Et aussi un ours, un koala, une poule, un toucan. Ils en redemandent, dirait-on: ils reviennent vers la main ou le corps humain et s'y frottent, s'y collent, s'y blottissent, les yeux fermés, dans l'immobilité du plaisir qu'on savoure, affichant l'air profondément béat de la créature qui, passez-nous l'expression, surkiffe sa life. À les voir, on aurait presque l'impression qu'il s'agit là de la raison ultime pour laquelle on est sur terre, nous et nos voisins du règne animal: pour les câlins. Mais qu'en dit la science? Que cherchent-ils, ces animaux câlinomanes? Du plaisir? De la nourriture? Du lien social?

Spécialiste de la biologie du comportement à l'Université de Genève, Roland Maurer confirme avoir vu «un immense iguane du zoo de la Chaux-de-Fonds clairement rechercher les câlins (ou les grattages de tête, tout au moins)». Le chercheur constate également que son propre agame barbu, un lézard australien à collerette épineuse appartenant à une espèce réputée peu sociale, «ferme les yeux et ne bouge plus quand on lui caresse la tête». Que pense-t-il des animaux quêteurs de caresses qui peuplent ces vidéos? «J'imagine qu'ils y trouvent une forme de plaisir. Il doit y avoir des mécanismes grâce auxquels ces contacts leur sont agréables, sinon ils les repousseraient.»

Un cercle agréablement vicieux

Creusons. «Les deux questions qu’on se pose toujours en éthologie sont: comment ça marche? À quoi ça sert?» Commençons par la première. «Chez les mammifères sociaux, c’est très simple. Le contact physique entraîne la production de certaines hormones, en particulier l’ocytocine, qui favorisent l’attachement et s'associent à une forme de bien-être.» Le contact déclenche donc cette chimie plaisante, qui renforce à son tour la quête du contact. Ce cercle agréablement vicieux forme une véritable glu chimico-comportementale qui soude les membres des espèces sociales. «Sans ce mécanisme qui rend le contact agréable, ils auraient une moindre tendance à rester ensemble.»

Deuxième question: à quoi sert ce plaisir? Pourquoi l'évolution l'a-t-elle sélectionné? «Précisément parce qu'il favorise la vie sociale en diminuant l’agressivité entre les membres d'un groupe. S’agresser les uns les autres, ce n’est pas avantageux. Or, à certains égards, les individus sont en concurrence les uns avec les autres. Chez une espèce sociale, il faut donc des mécanismes qui rétablissent l’équilibre, compensant le côté concurrentiel.» Le câlin serait ainsi un régulateur entre la compétition et la coopération, un dispositif permettant la coexistence de ces élans opposés. «Le fait d’être ensemble est une protection vis-à-vis des dangers. C’est généralement ça, la vie en société…» Installé au sein d'une espèce, ce principe de plaisir déborderait ensuite vers des contacts plus inopinés. «Dans le cas où on fait des câlins à un iguane, on est en train d’exploiter un canal de communication entre iguanes.»

Des bisous avec les poissons

Revenons aux vidéos. Que se passe-t-il dans les séquences, étonnamment nombreuses, où l'on voit des poissons et des petits enfants se bécoter à pleine bouche? Ou dans ces images où un lémurien semble demander avec insistance «caresse-moi là», revenant à la charge à chaque fois que la main s'éloigne pour signifier qu'il en veut encore? On soumet les vidéos au généticien André Langaney. «Le lémurien maki a manifestement une irritation de la peau, il a l’air de solliciter des caresses alors qu’en réalité, il se gratte. Cela dit, il n’est pas exclu qu’il utilise une double stratégie: après avoir été récompensé par les premiers grattages, il revient parce qu'il apprécie le contact en tant que tel…» La même chose vaut, peut-être, pour les poissons. Cela commence par du toilettage, comme dans ces spas où des petits poissons vous font la pédicure en mangeant vos peaux mortes, et cela se prolonge en un plaisir gratuit, comme dans cette vidéo où un poisson revient à plusieurs reprises vers la main d'un homme et s'y pose, à plat. «T'es un bon poisson», murmure le monsieur, manifestement comblé.

Des comportements qui ont une finalité directe, liée à la survie, se prolongent donc en des gestes qui n'ont pas d'autre but que le plaisir qu'on en tire. La chose est loin d'être étonnante, en fait: l'évolution a toujours tendance à enrober l'utile dans le plaisant. «La perception de l'agréable est le mécanisme de l’évolution pour nous faire faire les choses. Si la vie sociale n’avait pas d'agréments, il n'y aurait tout simplement pas de vie sociale, ce qui représenterait un désavantage pour la survie dans de nombreuses situations. L'agréable, c'est la machinerie qui nous conduit à faire ce qu’on fait», reprend Roland Maurer. Et même quand la finalité et l'utile ne sont pas là, l'agrément reste.

Et l'orang-outan devint social

Peut-on se projeter dans ces images, y trouver des clés de lecture de nos comportements? Oui et non. «Il y a des gestes animaux qui évoquent à nos yeux des gestes culturels humains. Le baiser sur la bouche, par exemple. Il s'agit bien d'un geste culturel, car il est totalement inconnu dans une très grande partie des sociétés traditionnelles. Evidemment, maintenant on s'embrasse sur la bouche dans toutes les sociétés du monde, depuis la généralisation de la télévision et d'Internet. Mais auparavant, c'était quelque chose d’incompréhensible et d’incongru dans beaucoup de cultures», observe André Langaney. Au-delà du bagage évolutionnaire commun, qui explique quelques grandes lignes d'action qu'on retrouve dans l'ensemble du règne animal (humains inclus), les comportements des espèces dotées de facultés cognitives complexes varient en fonction des circonstances, et se transmettent par l'apprentissage plutôt que par la génétique.

«Lorsque les conditions environnementales changent, cela peut entraîner des modifications dans les structures sociales et dans les comportements, conclut le généticien. Le meilleur exemple actuel, hélas, sont les orangs-outans dont on a rasé les forêts, qui se retrouvent à vivre concentrés dans des petits territoires. Cette densité, largement supérieure à celle de leurs conditions de vie habituelles, conduit ces primates jusque-là solitaires à former tout à coup des groupes sociaux. Dans ces circonstances, les orangs-outans se mettent à se toucher, à avoir des gestes de solidarité, à développer des interactions comme celles qu’on observe habituellement chez les grands singes anthropomorphes appartenant à des espèces sociales, chimpanzés, bonobos ou gorilles. Les comportements se transforment, car ils ont une énorme plasticité.»

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