Le Conseil fédéral n’a pas ordonné le confinement général, certes. Mais le message est limpide: il faut rester chez soi au maximum. Alors, comment gérer ses relations avec les autres lorsque l’on partage le même espace, souvent restreint, quasiment 24 heures sur 24? Emna Ragama, psychologue et psychothérapeute FSP à Genève, experte dans le domaine de l’intelligence émotionnelle et relationnelle, psychothérapeute centrée sur les émotions, répond à nos questions.

Le Temps: Cette situation de pandémie nous contraint à limiter nos déplacements, voire à nous confiner à la maison. Comment gérer nos émotions dans ce contexte, et notamment dans le cadre du couple?

Emna Ragama: On lit des tas de formules toutes faites, avec des conseils (se mettre au yoga, à la méditation etc.). C’est très bien, néanmoins cette démarche n’est pas centrée sur la personne et ses besoins.

Pour pouvoir être en relation avec l’autre de manière ajustée et satisfaisante, il est utile de commencer par s’auto-observer dans cette situation de crise. Les autorités nous disent «soyez calmes» alors que les gens transpirent, pour imager. Le mécanisme de l’injonction, c’est que si je transpire et qu’on me dit que je ne dois pas le faire, je vais transpirer davantage. La clé est de s’observer, de se rendre compte – peut-être – qu’on a peur et qu’on en a le droit. Une fois que c’est fait, il est intéressant d’activer ses ressources habituelles de régulation du stress (par le sport, la lecture ou autre) pour revenir à un état d’être qui permet d’avancer. Quand c’est le cas, on peut interagir de manière harmonieuse.

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Comment le dialogue se met-il en place, concrètement?

Je propose premièrement de se demander, chaque jour, comment l’on se sent soi-même, d’identifier ce dont on pourrait avoir besoin, comme si on le demandait à un ami. Si je suis tendue dans le ventre ou dans la gorge, je suis stressée; j’aurai peut-être besoin d’être rassurée. Dans quelle mesure est-ce que l’autre peut m’aider? A partir de cette première rencontre avec soi-même, je peux mieux rencontrer l’autre pour faire de même avec lui et m’intéresser authentiquement à son ressenti, à son besoin.

Par exemple, une fois qu’on retrouve son conjoint ou sa conjointe au petit-déjeuner, on peut lui demander comment il ou elle va et parler de son propre état: «Ça me manque de ne pas faire de sport mais ça me stresse de sortir, serais-tu d’accord de m’accompagner un petit bout?» [Ndlr: il a été recommandé de ne sortir de chez soi qu’en gardant ses distances avec tous les gens hors du foyer.]

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Dans le cas où l’un est malade et l’autre pas, comment gérer le vide spatial (et donc affectif) qui doit être instauré?

C’est toujours le même principe de «rencontre» qui doit être appliqué. On parle du vide comme d'un sentiment que les gens ressentiront forcément. Il faut d’abord se demander si on le ressent vraiment et, si c’est le cas, se poser la question de ce dont on aurait besoin pour le combler et ce qu’il signifie. Est-ce que la personne craint que son ou sa partenaire décède, est-ce qu’elle est fâchée qu’il ou elle se soit exposé-e, etc. On peut ensuite l’exprimer à l’autre de manière non culpabilisante: «Ça me touche de devoir être distancié-e de toi mais je sais que tu n’y peux rien.» Et le vide, finalement, est plus un sentiment qu’une réalité: il peut être remplacé par le regard, par exemple, ou en se parlant davantage.

Et pour les couples qui auraient des enfants?

L’intelligence émotionnelle est importante chez les enfants, donc c’est toujours la même chose: leur demander comment ils se sentent, les autoriser à ressentir différentes émotions (par exemple «je suis content d’être avec mes parents mais triste de ne pas voir mes copains»), être à l’écoute de leurs besoins et exprimer les siens en tant que parent, couple et individu. Les enfants sont tout à fait à même d’identifier leurs ressentis, parfois mieux que les adultes, mais ils ne savent pas forcément les formuler: le contexte actuel est l’occasion de s’y exercer.

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La répartition des tâches se voit, elle aussi, chamboulée…

Imaginons que les rôles sont les suivants: Monsieur cuisine le soir parce que, d’ordinaire, il finit plus tôt et Madame range ensuite. Là, maintenant, Monsieur se met à faire la cuisine tout le temps. Peut-être que ça ne lui convient pas, et que Madame aimerait faire la cuisine mais n’y pense pas. Il faut revisiter ces «places» à la maison, comme on le fait parfois en vacances. Il s’agit d’en discuter par le biais de cette rencontre évoquée auparavant. Par exemple, dire: «D’habitude c’est moi qui fais ça, aujourd’hui je ne me sens pas de le faire.» Quand on parle de rencontre, on parle aussi de projets. Cela donnera peut-être de l’élan pour de nouvelles activités communes.