Journalisme

La relecture des citations ne prend pas de vacances

Les personnes interviewées pour un article veulent de plus en plus souvent pouvoir se relire – et se corriger. Une pratique qui pose parfois des problèmes

C’est un des sujets les plus épineux de la presse: les personnes interviewées pour un article doivent-elles pouvoir relire, voire corriger leurs citations? Jusqu’où un journaliste peut-il faire des compromis, en cas de désaccord? Le lecteur doit-il être informé si des articles ont été modifiés à la suite de demandes? Ce sujet grave mérite de s’y attarder même en plein cœur de l’été, tant les demandes de relecture concernent désormais toutes sortes de sujets. Notre récent reportage au Palais fédéral, notre suivi de l’affaire Vincent Lambert vue de Suisse, certains de nos portraits ont récemment fait l’objet de demandes de relecture, et de suggestions de modifications plus ou moins conséquentes. Toutes les rubriques sont concernées.

Les esprits constructifs feront remarquer qu’il s’agit d’un effet collatéral de l’importance de la presse: elle conserve son rôle de référence, il convient donc que ce qu’elle publie soit juste, encore plus à l’ère d’internet qui n’oublie jamais rien. «Verba volant, scripta manent…» Les esprits plus réalistes souligneront, eux, que cette tendance correspond à une volonté toujours plus grande pour les acteurs politiques ou économiques de contrôler leur image, et ce qu’on dit d’eux.

Les directives de la Déclaration des devoirs et des droits des journalistes du Conseil suisse de la presse prévoient deux cas de figure.

– Pour les interviews, «elles doivent en principe être soumises aux personnes interviewées pour corrections et autorisation». Et le texte précise: «Mais ces derniers ne peuvent apporter des corrections qui dévient totalement de la conversation menée. Ils ne peuvent biffer des questions, ni en inventer de nouvelles.» On notera le «en principe», qui sous-entend que la réalité peut être différente.

– Pour les entretiens aux fins d’enquête (quand des propos sont cités dans le cadre d’un article plus vaste, qui fait intervenir plusieurs interlocuteurs), la Déclaration prévoit que «les citations retenues doivent être soumises à autorisation, sauf si l’interlocuteur y a explicitement renoncé. De plus, la personne interrogée doit être rendue attentive à l’utilisation qui peut être faite de ces entretiens, de manière à ce qu’elle puisse demander la relecture de ses citations en toute connaissance de cause.»

Ce principe de faire relire est propre à la Suisse, il n’existe théoriquement pas en France (où la relecture est cependant pratiquée, notamment pour nombre de politiques) et ferait hurler aux Etats-Unis.

Dans les faits, on constate une certaine souplesse. Certains journalistes peuvent être désireux de se faire relire, dans le cas de sujets très spécialisés où une erreur peut avoir des effets dévastateurs. D’autres craignent qu’on édulcore leur travail, voire qu’on le censure. A tous, les contraintes de temps s’imposent.

«Mais votre collègue ne fait pas comme ça!»: c’est pour harmoniser et protéger le travail des journalistes que la rubrique Economie du Temps a mis en place un code de conduite, fondé sur la Déclaration des devoirs et des droits des journalistes, tout en laissant une marge de manœuvre à l’appréciation ultime et responsable des rédacteurs. Selon les enjeux, le temps disponible, les personnes concernées, la confiance qui s’est instaurée, il peut y avoir relecture ou pas, et prise en compte plus ou moins accentuée des remarques ou des demandes de correction.

L'enregistrement, pas une garantie

«Ces questions seraient résolues si vous enregistriez vos interviews», nous dit-on parfois. C’est malheureusement plus compliqué: des interlocuteurs se laissent parfois emporter, ou s’expriment maladroitement, ne réalisant qu’à la relecture qu’elles ont mal relayé leur pensée. On n’écrit pas comme on parle, ne faudrait-il pas en tenir compte? Et jusqu’où?

La donne a aussi évolué avec l’arrivée dans les grandes entreprises, les administrations publiques et les ONG de services de communication, qui jouent les chiens de garde, veillant à ce que la parole finalement diffusée soit conforme aux «éléments de langage», à la ligne de communication officielle. «On ne peut pas le laisser dire ça!»

Dans ces cas, le dialogue peut parfois être tendu, il faut arriver à un compromis. Transiger sur telle comparaison, pour garder telle autre phrase forte. Préserver en même temps les droits des interviewés, ceux des journalistes qui veulent faire leur travail et ceux des lecteurs qui doivent pouvoir être bien informés. Le journalisme est, aussi, un art de la diplomatie.

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