Société

Quels remèdes à la mélancolie? 

A la radio, Eva Bester explore les méandres du spleen et propose ses remèdes: «On peut faire une raclette. Il est difficile d’être triste en mangeant une raclette»

C’est un dimanche d’automne. La journée est passée comme au ralenti, le café, la tartine, le pyjama qui traîne, la fondue chinoise en famille, la vaisselle qu’on essuie lentement, la balade avec les enfants. Les toboggans, les feuilles mortes, le lac bleu foncé. L’écharpe autour du cou, vous marchez en parlant doucement, les mains dans les poches. A certains moments, votre regard s’échappe au loin, vous oubliez de finir vos phrases. Vous repensez au disque de Joe Dassin que votre mère écoutait aux mêmes heures, entre chien et loup, quand, sans savoir précisément pourquoi, le vague à l’âme la prenait. «Si tu t’appelles mélancolie, on est fait pour l’oublier ensemble…» De vieux souvenirs, l’odeur de son parfum. Le même sentiment qui vous prend ce dimanche soir, sans raison, comme cela vous arrive parfois. Tout va bien, répétez-vous. Et pourtant, là, sur le canapé bleu du salon, vous pleureriez presque.

La mélancolie est peut-être, avec l’amour, le sentiment le plus universel qui soit. Le médecin Hippocrate l’a le premier repéré et décrit dans sa théorie des humeurs, au IVe siècle avant J.-C. Le terme, qui signifie littéralement «bile noire», a eu depuis mille descriptions et mille synonymes, parmi lesquels le spleen, l’atrabile, le cafard, la brume, le tourment… Mais contrairement à la nostalgie, qui consiste à regretter quelque chose qui a existé, la mélancolie serait, elle, le regret de quelque chose d’impalpable, d’abstrait. Un mal de vivre, un mal existentiel, lié à notre condition d’êtres humains, et mortels. Les mélancoliques ne sont pas les personnes les plus optimistes qui soient. Noir, c’est noir… Le poète Gérard de Nerval écrivait: «La mélancolie est une maladie qui consiste à voir les choses comme elles sont.»

Blues carabiné

C’est précisément cette citation qu’Eva Bester a choisi de mettre en exergue de son livre, intitulé «Remèdes à la mélancolie», publié aux Editions Autrement. La journaliste française est familière du sujet puisqu’elle anime depuis cinq saisons l’émission éponyme sur France Inter, diffusée le dimanche, justement, à dix heures du matin. Elle y reçoit des personnalités et les interroge sur leur mélancolie, leur spleen, et leurs secrets pour en sortir. De l’écrivaine Marie Desplechin au chanteur Christophe, ils ont été nombreux à confier leurs angoisses les plus intimes à la jeune femme, âgée seulement de 31 ans.

Malgré son jeune âge et sa pudeur, Eva Bester ne cache pas qu’elle se coltine un blues carabiné depuis l’enfance. «Le mal se caractérise chez moi par une hypersensibilité et une angoisse presque constantes, un pessimisme dodu, des rêveries horrifiques et un bon paquet de névroses divertissantes. Bref, j’ai pris toutes les options», écrit-elle en préambule, non sans humour. Le nuage de spleen, détaille-t-elle plus loin, se déclenche dès qu’un aléa pointe son nez. Sachant que «les aléas sont des sales types qui ont comme principal hobby la menace d’aplatissement. Ils peuvent prendre la forme de déterminisme familial, de proches qui meurent, d’heures de pointe, d’administration, de fin de relation, de rejets, de maladies…»

Cure artistique

Après des années à avancer avec un petit nuage au-dessus de la tête, Eva Bester a finalement décidé de prendre le taureau par les cornes et a développé des techniques imparables pour sortir du brouillard. «Je ne sais pas pourquoi on aime à se complaire dans la mélancolie, dit-elle. Ce qui est sûr, c’est que si on ne fait pas d’efforts, on tend naturellement vers elle. Ici tout est chaos et destruction. Aller vers la joie est un vrai labeur, cela demande des efforts.»

Pas question, pour Eva Bester, de se noyer dans son chagrin en écoutant Barbara ou Jacques Brel… «Il est remarquable que chez beaucoup d’entre nous la première réaction au spleen soit de s’enfoncer dedans […]. A ce moment, tendre le bras vers un livre ou lancer un film peuvent devenir les gestes les plus difficiles à accomplir. Je voudrais que ces pages soient consolatoires.» Les arts, pour soigner le vague à l’âme. Son livre se présente donc comme un recueil de médicaments anti-mélancolie, une liste de belles choses à lire, à manger ou à écouter, qui réchauffent le cœur. Comme ils se sont ouverts à elle lors de son émission, ses invités-patients déclinent leurs «trucs» tout au long de son ouvrage. Parmi les «antidotes musicaux» se trouvent les airs du sémillant Boby Lapointe («La Maman des poissons», «Ta Katie t’a quitté») ou «Lindberg», de Robert Charlebois, chanson où un homme découvre l’adultère de sa femme… mais regrette surtout qu’elle lui ait volé ses biscuits.

Le saucisson et Groucho Marx

Les «onguents filmiques», comme Eva Bester les appelle, sont nombreux. L’actrice et réalisatrice Agnès Jaoui cite «Chantons sous la pluie», qui incarne parfaitement la joie, tandis que l’écrivaine Agnès Desarthe conseille «The Big Lebowski», des frères Coen, pour sa drôlerie. «Tout ce qui fait rire est bon à prendre, signale Eva Bester. D’autres remèdes ne font pas rire et ils aident en transcendant la mélancolie, comme Chopin, par exemple, sans lesquels un spleen est un spleen mal habillé.» Mais pour échapper au blues, il n’est pas nécessaire de livre un livre. «On peut aussi faire une raclette, indique-t-elle. Car il est difficile d’être triste en mangeant une raclette.» Et surtout, mieux vaut éviter d’être seul. Son tout premier invité, l’écrivain et scénariste Tonino Benacquista, a lui une solution des plus originales: il imprime des photos des gens qu’il aime sur ses t-shirts. Cela lui réchauffe le cœur!

Sans jamais tomber dans la facilité – danser sur Beyoncé – ni l’élitisme forcené – Emil Cioran – l’ouvrage est au final une charmante boîte à secrets pour ne pas se laisser dissoudre dans la mélancolie. On retient les ouvrages de Groucho Marx, évoqués par le compositeur Vladimir Cosma, ou le saucisson, qui réconforte le réalisateur Bertrand Blier pendant ses insomnies. Eva Bester en est sûre: une panoplie composée de «psychanalyse, de spaghettis, des films de Frank Capra ou des Monty Python, et de Pierre Desproges, permet de mettre du baume au cœur». C’est ce qu’Eva Bester espère faire avec son émission, et aujourd’hui avec son ouvrage: «Créer des parenthèses de grâce, de divertissement, d’extraction de soi», dit-elle. Sans perdre de vue que cela ne durera pas. Pour Eva Bester, «tous les remèdes à la mélancolie sont temporaires. Mais qu’on puisse déjà les convoquer, c’est un miracle.»


A lire

Eva Bester, «Remèdes à la mélancolie», Ed. Autrement, 281 pages. 

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