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Comme perdu sur un flanc de désert, cet «Earthship» ne produit aucune émission de CO2.

Ecologie

A la rencontre des apôtres américains de l'éco-habitat

Dans le désert du Nouveau-Mexique, qui inaugura hier l’ère atomique, une communauté célèbre la nature en vivant dans des «Earthships», habitations à demi-enterrées, faites de déchets, et autonomes en énergie grâce à la pluie, au vent et au soleil

Le vent soulève les sables à même les gorges du Rio Grande. Dans la poussière s’en va le chant des ouvriers, affairés sur un mur de pneus. Tout autour: de drôles de constructions polymorphes, à demi-enterrées, faites de matériaux recyclés, donnent au haut plateau désertique de Taos, Nouveau-Mexique, des airs de fin du monde. Entre Mad Max et Gaudi. Ne dites pas «maison». Dites «Earthship»: «vaisseau terrestre».

La visite en vidéo d'un «vaisseau»:

Ce village, c’est l’œuvre de Michael Reynolds, brillant rescapé des sixties. Un hippie. Un bricoleur. Un inventeur. Un idéaliste. Un utopiste. Un «maker», comme on dit ici. «Mais surtout pas un architecte.» Reynolds a inventé la «biotecture», autrement dit: la fabrication, à base de déchets – canettes, bouteilles en verre ou en plastique, pneus usagés – d’habitats «passifs», sans émission de CO2, totalement déconnectés des réseaux d’eau et d’électricité́.

Devant le «Phoenix», l’étendard un peu crâneur de ses projets,
qui est aujourd’hui un Bed and Breakfast (classé dans le top 10 des éco-logements du Lonely Planet en 2014), Reynolds parque sa Mercedes rouillée qui tourne à la vieille huile, avant d’énumérer ses six grands principes en offrant le tour du propriétaire, mention spéciale pour la cheminée au gaz avec cascade. Pour dire qu’on ne sacrifie pas le confort.

«Tout le monde sur Terre a besoin d’eau, d’un abri, de nourriture, d’électricité. Et tout le monde produit des déchets et doit éliminer ses eaux usées.» Les Earthships collectent donc l’eau de pluie, la filtrent et la recyclent plusieurs fois pour l’eau potable, le jardin de la serre, les sanitaires. Ils sont équipés de panneaux photovoltaïques pour l’électricité et l’eau chaude, et d’une éolienne. Une famille de quatre personnes «pourrait survivre ici», grâce aux fruits et légumes, moyennant un peu de pêche et trois poules.

L’éco-architecture, et le rêve d’une meilleure communion homme-nature a, depuis les années 70, attiré une communauté originale et colorée à Taos. Une centaine de personnes vivent dans ce quartier baptisé «Greater World». Des conspirationnistes fuyant la civilisation, des survivalistes, des retraités aisés et bien éduqués souhaitant finir leurs jours dans l’harmonie, en accord avec leur éthique, tous très inspirés par leur «gourou».

Entre les deux, il y a Parker le nomade, 30 ans, originaire d’Alaska, ex-guide de «backcountry» qui joue les attachés de presse cet après-midi. «Je ne suis jamais resté plus de six mois au même endroit. Taos vient de battre le record. J’y suis depuis huit mois. Ce n’est pas toi qui choisis Taos. C’est Taos qui te choisit», professe-t-il en faisant visiter le modèle «simple survival», l’Earthship le plus basique et le meilleur marché (dès 15 000 dollars), qui peut être construit en quatre semaines.

Décor stérile

Il enchaîne pudiquement avec le capharnaüm de sa garçonnière où trônent une batterie et une vieille gratte entre ses vêtements et un gros bocal de marijuana. Parker dit aimer la ville, aussi. Il a vécu à Oakland et à Montréal mais il se voit bien élever des enfants ici, pour leur inculquer, dans la pratique, le développement durable et l’autonomie énergétique.

«Venir à Taos n’avait rien pour moi d’une épiphanie. C’est juste la poursuite de ce que je veux voir comme futur pour ce monde. Ce qu’on fait ici est à la pointe des valeurs et des techniques auxquelles je crois.» Idem pour la quarantaine d’apprentis bâtisseurs en stage actuellement et ceux qui ont essaimé à travers le monde après un séjour ici.

Dans ce décor stérile, l’ironie enterre un instant les grands idéaux. Cette zone de huit kilomètres carrés classée «zone test pour habitat durable» par l’Etat du Nouveau-Mexique après une longue bataille juridique qui a valu à Reynolds de perdre temporairement sa licence d’architecte, est à une centaine de kilomètres seulement du lieu de naissance de l’ère atomique. Il y a septante et un an, le 16 juillet 1945, un engin à mécanisme d’implosion au titanium baptisé «The Gadget», du même type que le Fat Man de Nagasaki, élaboré dans les ateliers de Los Alamos, détonne dans le désert de Jordana del Muerto, au sud-est de l’Etat. Taos est dans le nuage.

Les commères de Taos

Judy, retraitée d’origine californienne, est bien placée pour protester contre ces grands paradoxes américains. Elle nous attend dans sa coquette tanière chauffée par le soleil où bronzent les citronniers, les manguiers, les avocatiers et les figuiers. La vague de sécheresse qui touche son Etat depuis quatre ans ravive son incompréhension: «Il y a trente ans, nous avions connu sept ans successifs d’une sécheresse massive. Il me semble qu’ils ont oublié les mesures d’économie d’eau mises en place à l’époque», allusion aux piscines et aux jardins fleuris tapissant le sud du Golden State. Elle veut faire mieux.

Elle dit avoir été une environnementaliste toute sa vie, plus encore depuis qu’elle a lu Silent Spring de Rachel Carson: «Au fait, vous avez vu que les Chinois ont inventé des panneaux solaires qui s’activent avec la pluie?» Trente ans de carrière aux quatre coins de la Terre comme infirmière pour le gouvernement, du Nicaragua à l’Ouzbékistan, l’ont exposée aux effets de la pollution sur la santé: «Les cas d’autisme, les cas de cancers du sein ont drastiquement augmenté à cause des pesticides. On doit bien payer notre façon de vivre.»

A 340 000 dollars son Earthship «plus 100 000 dollars d’aménagements», Judy sait qu’elle est une privilégiée même si, à Taos, elle a souffert de la solitude la première année. Elle a organisé un pique-nique pour une éclipse de lune. Puis deux. Qui se sont transformés en soirées hebdomadaires entre femmes, récemment rebaptisées «Stitch & Bitch» («Faire du point et commérer», ndlr). La semi-autarcie ne rabote pas la langue des vipères.
La vie dans un village d’Earthships n’est pas toujours aussi baba, guitare au coin du feu et couchers de soleil euphoriques, qu’on pourrait l’imaginer. Aménagé avec beaucoup de goût, le «vaisseau terrestre» de Kathleen est de type bohémien-chic où l’on enlève ses chaussures en entrant, et qui fait honneur à son statut d’artiste.

Kathleen est venue une première fois y passer deux ou trois nuits il y a quelques années, sur recommandation de sa guide spirituelle, elle-même sous l’influence d’un gourou indien «l’ayant pour ainsi dire soignée après une expérience de mort imminente». «J’ai levé les yeux. J’ai vu les étoiles. C’était magique. J’ai décidé de m’y installer en priant pour que la maison d’en face ne soit pas un bed and breakfast.» Le ciel l’a entendue. Ses voisins sont des profs de kundalini yoga.

Brève visite. La salle de bains: où l’on fait ce que l’on doit faire face à l’immensité désertique. La chambre à coucher: «C’est comme vivre dans une cave mais avec la lumière du ciel. C’est si paisible et la température ambiante est stable.» L’atelier: où elle fabrique actuellement des costumes avec du papier recyclé.

Son bilan, après cinq ans dans un Earthship, est aussi doux que sa tisane au miel: «Ce n’est pas une maison. C’est une expérience. Cela devient une seconde nature», malgré les petits inconvénients comme «des bêtes dans les tomates. Elles aiment l’humidité et l’absence de courants d’air. Ou lorsqu’il a fait couvert dehors pendant trois ou quatre jours et que je n’ai pas de lumière et ne peux pas passer l’aspirateur. Mais l’hiver, même à moins 30 degrés (Taos est à 2100 mètres d’altitude), nous avons une température constante.» Et aucune facture à part la connexion à Internet.

Exporter l’expérience

Sa sensibilité aux questions environnementales lui est venue toute petite, «au jardin d’enfants lorsque la maîtresse nous disait de ne pas arracher les fleurs rares. Je m’en souviens parce qu’il y avait ce garçon qui le faisait quand même», continue Kathleen en rigolant. Plus tard, sa carrière d’enseignante pour une faculté américaine l’a conduite au Qatar où elle est restée douze ans, travaillant «pour le compte de riches Arabes actifs, forcément, dans le gaz et le pétrole», ce qui ne lui pose aucun problème de conscience: «J’enseignais l’art et le design. J’ai travaillé avec les premiers écologistes du pays. Je sais que j’ai fait une différence pour leurs enfants.»

Jusqu’où Michael Reynolds et ses «vaisseaux terrestres» feront-ils, eux, la différence dans ce grand prêche d’un habitat durable zéro émission et absorbant les déchets? Des expériences humanitaires ont déjà été́ conduites, comme aux îles Andaman dans la baie du Bengale, en 2004 après un tsunami. Prochainement, c’est en Indonésie, puis au Liban et peut-être en Syrie qu’il se rendra pour transmettre ces techniques de construction aux indigènes. En attendant, rien ne change à Taos. Il y a le vent. Le soleil. Et les serpents qui se tortillent sur le sol déshydraté́ au rythme des pelles et des pioches.


A consulter

Le site de l’expérience Earthship

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