Elle choisit le café Remor pour sa glace à la noisette mais commande un Coca Zero. Elle a 44 ans et une allure juvénile. Cet après-midi d’octobre, elle porte un T-shirt noir avec des têtes de morts jaunes, un pantalon de cuir noir, des godillots rouges. Agnès Giard, journaliste, blogueuse et écrivain, s’apprête à publier Les Histoires d’amour au Japon. Des mythes fondateurs aux fables contemporaines, aux éditions Glénat-Drugstore. Avant cela, il y eut un Dictionnaire de l’amour et du plaisir au Japon, Les Objets du désir au Japon ou encore L’Imaginaire érotique au Japon.

La Bretonne établie à Genève a deux passions – déclarées au moins: le Japon et la sexualité. Le Japon d’abord. «Ma grand-mère, catholique, assurait qu’il y avait le bien et le mal. Point d’entre-deux. J’étais embêtée parce que je trouvais plus d’intérêt aux méchants, que ce soit dans la littérature ou au cinéma. Le dessin animé japonais Albator fut une révélation; il m’a appris la loi de la relativité. Une leçon de philosophie absolue», conte Agnès Giard en agitant les mains. Et de s’embarquer dans l’histoire des Sylvidres, femmes végétales ennemies du capitaine à la cicatrice mais écologistes avant d’autres.

Le sexe ensuite. Fin 1998, alors qu’elle rédige des papiers sur Internet et la cyberculture pour Nova Magazine, Jean-François Bizot, fondateur du titre, lui propose une rubrique sexualité. Pourquoi elle? «Rien ne me prédisposait. J’étais plutôt innocente à l’époque, même gourde. J’avais seulement lu la bibliothèque de ma mère, maître de conférences à l’Université de Yaoundé, spécialiste de littérature libertine.» Un premier article sur la fessée lui ouvre un monde de possibles. Elle ne s’arrêtera plus d’écrire sur le sujet.

Parallèlement à Nova, la jeune journaliste travaille pour Le Nouvel Observateur, Penthouse, Marie Claire ou Cosmopolitan. En 2007, Libération lui propose de tenir un blog. Ce sera les «400 culs», qui se taille une petite notoriété dans le domaine. Suivi chaque jour par 30 000 lecteurs, le site traite éjaculation faciale, simulateur de cunnilingus, pénis grands et petits, échangisme ou voraphilie. L’approche est volontiers anthropologique, souvent féministe, jamais vertueuse. «Je me bats contre notre appauvrissement intellectuel consistant à décrire uniquement la sexualité en termes d’hédonisme et de bien-être. Sous prétexte qu’il s’agit de gaudriole, on le traite par-dessus la jambe, pour ne pas dire la cuisse. Il serait temps d’en parler sérieusement», affirme la quadragénaire derrière ses petites lunettes carrées. Teint pâle et cheveux de jais, la rockeuse aux airs de geisha moderne en revient au Japon: «Là-bas, la sexualité a quelque chose de sacré.» De violent et brutal encore: «C’est une forme d’exorcisme dans un monde flottant, où tout est condamné à périr. Ce pays a fait de l’émotion la valeur suprême, sans doute une manière d’appréhender le risque sismique. Ici, l’Occident dualiste, chrétien et rationnel a diabolisé le corps.»

En experte, Agnès Giard s’enfonce dans la culture nippone, évoque les enka, ces chansons à faire pleurer, l’art des faux-semblants, l’absence de déclarations d’amour ou le shinto. Autant d’éléments que l’on retrouve dans son prochain livre, dont la sortie est prévue mi-novembre en Suisse. L’ancienne étudiante en lettres modernes, audiovisuel et journalisme passe en revue les 100 histoires d’amour les plus emblématiques du pays, tirées de la littérature, du théâtre, de faits divers ou de vieilles rengaines. Ni anthologie, ni livre d’art – bien qu’illustré par 20 artistes contemporains japonais, l’ouvrage défend là encore une approche anthropologique. L’auteure constate que «l’amour, au Japon, est une histoire de superpositions, comme un paravent qui cache pour mieux révéler. Il est très présent mais on n’en parle pas.» «Là-bas, poursuit-elle, on ne dit pas je t’aime parce que l’on sait que c’est un mensonge. La seule chose qui ne ment pas, c’est l’érection. Le romantisme nippon consiste à bander, mouiller et à pleurer.» Avec Agnès Giard, le sexe ramène au Japon et le Japon au sexe.

Soucieuse d’appréhender mieux encore cette culture compliquée, la Française a commencé une thèse l’an passé à l’Université de Nanterre sur «l’effet de présence dans les objets anthropomorphiques au Japon». Elle tente d’expliquer en déplaçant son verre de Coca-Cola, philosophe sur le contenant et le contenu. On botte en touche en lui demandant pourquoi elle n’a jamais vécu au Japon, jamais plus d’un trimestre pour quatre saisons. «La dolce vita a disparu. L’idéologie ultralibérale a détruit ce pays. Les gens vivent comme des fous; ils n’ont plus un seul moment de libre. Je n’ai pas envie de ça.» Elle, fille de profs coopérants, a habité Madagascar, le Maroc puis le Cameroun, avant de s’installer à Paris le bac en poche. Depuis deux ans, c’est Genève, par amour d’un Valaisan. Une ville «monacale» qui sied à sa nouvelle vie d’étudiante, assure-t-elle. Monacale, Agnès Giard? Les Histoires d’amour au Japon. Des mythes fondateurs aux fables contemporaines, Agnès Giard, éditions Glénat-Drugstore. Sortie mi-novembre en Suisse.

«La seule chose qui ne ment pas, c’est l’érection. Le romantisme nippon consiste à bander»