Le mot «rencontre» vous renvoie instantanément à la rencontre amoureuse? De fait, dans son essai intitulé La Force de la rencontre, la psychopraticienne Géraldyne Prévot-Gigant évoque ce moment flamboyant qui a son prix et ses aménagements. Mais, au moment où la pandémie limite notre pouvoir d’action, cet article s’intéresse à la rencontre sous toutes ses formes, sans restriction.

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Qu’est-ce qui fait qu’une personne nous plaît et nous porte alors qu’une autre nous pèse et nous plombe? Comment se déroule la phase d’approche et de stabilisation? Qui sont ces mentors ou grains de sable qui bouleversent nos existences? Et pourquoi certains d’entre nous ne se lient pas ou se lient à de mauvaises personnes? La rencontre est un précipité chimique, un accélérateur de particules qui a des conséquences, prévient l’autrice. D’où les notions d’ouverture, mais aussi de choix et de responsabilité qui lui sont liées.

Une danse à quatre temps

Vous êtes à une soirée. Instinctivement, votre cerveau reptilien, le plus archaïque, repère parmi les invités ceux et celles qui titillent votre intérêt. Votre regard pétille, votre corps frétille. Vous n’en êtes pas encore à la présentation formelle que vos sens frémissent déjà à la perspective de cette nouvelle alliance. C’est que l’être humain est un animal social qui a besoin de liens pour alimenter son affection et sa réflexion.

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Comment cette conquête se déroule-t-elle dans le détail? Géraldyne Prévot-Gigant emprunte à la Gestalt, ou psychologie de la forme, les quatre temps de cette danse. Le premier temps, le précontact, est autocentré. C’est le moment de l’allumage généré chez vous par le langage non verbal de la personne repérée. Parfois, lors de cette première phase, vous prenez des informations sur votre «cible». Durant la deuxième étape, appelée contact ou engagement, vous échangez avec cette personne et découvrez «des terrains d’entente singuliers qui seront le fondement de votre complicité».

Au cours du plein contact, le troisième chapitre, vous entrez dans le «nous», le stade «des moments ou projets partagés» qui étoffent le lien. Enfin, le postcontact ou désengagement n’équivaut pas à la rupture, contrairement à ce que l’intitulé pourrait laisser croire, mais à «un moment de respiration permettant de digérer la relation et de l’intégrer à son histoire».

Les bébés, déjà empathiques

Si la rencontre est une danse, quelles en sont les pas principaux? La curiosité, la bienveillance et l’empathie, répond la spécialiste. Qui précise, au sujet de cette dernière, que Jean Piaget se trompait lorsqu’il assurait que «les enfants ne pouvaient ressentir de l’empathie que vers 7 ans, âge où se développe la capacité cognitive permettant de se mettre à la place de l’autre». Depuis, il a été démontré que les bébés sont «déjà capables de partager les émotions d’autrui». «Agé de 15 mois, Mickael est bouleversé lorsqu’il voit un camarade pleurer. Il décide de le consoler en lui apportant son doudou», relate la thérapeute qui décrit ici le rituel de don et de contre-don à la base de tout échange.

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Mais attention, l’empathie a ses pièges! Quelqu’un qui en a trop occupe rapidement le poste de sauveur, convaincu de ne pouvoir être aimé que s’il est utile, et, ce faisant, devient souvent la victime de la victime. Et une personne qui en est dépourvue ignore comment se situer par rapport aux autres et pourra difficilement «danser le pas de deux de la rencontre».

Les profils chocs

En marge des rencontres classiques qui font le sel (et le sucre) de notre quotidien, une poignée de rencontres spectaculaires zèbrent notre étoffe identitaire. Géraldyne Prévot-Gigant en distingue trois profils notables: l’empêcheur de tourner en rond, le mentor et le toxique.

Considéré comme un poil à gratter, le premier est celui qui relève les incohérences de nos existences et incite au changement. Tel Merlin dans La Légende du roi Arthur, il est souvent clairvoyant, imprévisible et impertinent. Chez les Winnebagos, tribu d’Indiens d’Amérique, on le nomme le «fripon divin», renseigne la spécialiste, soit un être qui surgit «durant les voyages, les moments de transition, les recherches professionnelles ou personnelles» et déstabilise plus qu’il ne répond aux questions. Chez nous, il prend souvent la forme du psychothérapeute. «En prononçant une phrase qui dérange ou fait écho, cet agent du changement déclenche la transformation chez le patient.» Un ami très désintéressé – car le rôle n’est ni facile, ni flatteur – peut aussi fesser quand c’est nécessaire.

Jeanne Moreau et Vanessa Paradis

Le mentor est plus rassurant, mais pas moins exigeant. C’est Jeanne Moreau pour Vanessa Paradis. Une présence forte qui repère un talent et ne lâche l’affaire que lorsque le «protégé» a atteint son meilleur niveau. Son rôle? «Tordre le cou aux croyances limitantes et transformer les peurs de son élève en courage pour qu’il se réalise pleinement.» On a tous eu, dans notre parcours, un professeur, moniteur, entraîneur, bref une figure de proue, qui a ouvert une voie et guidé nos pas.

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Jeanne Moreau, donc, avec Vanessa. Quand la plus jeune dit, lors de leur rencontre: «J’ai tourné la tête et, dans cette salle immense et comble, je n’ai vu que Jeanne: je suis tombée dans ses yeux, elle m’enveloppait», la plus âgée confirme: «J’ai un lien mystérieux avec elle. Tout le monde est une star, mais Vanessa et moi, on est des étoiles. Même éteintes, on continue à briller.» Beau tremplin, non? D’ailleurs, en matière de ciel et d’éternité, la spécialiste évoque aussi la figure du maître spirituel, voire celle du souffle divin, comme rencontre clé…

Le diable et sa proie

Malheureusement, toute rencontre n’est pas bienveillante. A l’autre bout du spectre, il y a aussi le toxique, celui qui capitalise sur la faille d’abandon de son vis-à-vis. Souvent, cette personne opère dans le champ de l’intime, mais parfois, des relations de travail ou d’amitié suivent ce schéma. «C’est comme avoir ouvert sa porte au diable, détaille la spécialiste. Certaines personnes qui n’ont connu que l’indifférence de leurs parents, la toxicité d’une mère ou d’un frère, l’abandon d’un proche, vont vers ce qu’elles maîtrisent le mieux, même si ce lien fait mal.» La solution pour ces proies? «S’accepter sans jugement et se prendre dans les bras, de sorte à ce qu’une paix profonde s’installe en elles.» Un psy ou un philosophe peuvent contribuer à cette libération.

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L’ultra-moderne solitude

Enfin, dans le registre de la rencontre, il y a ceux… qui n’en font pas. Les apôtres de l’ultra-moderne solitude dont la vie est si réglée, si contrôlée et, souvent, si numérisée, que l’idée de se confronter à un autre être humain forcément différent représente un risque trop grand. Or, «la solitude est dangereuse pour la santé, prévient l’autrice. Chez les solitaires chroniques, on a pu observer une baisse de la qualité du sommeil et de l’apprentissage, une augmentation de la pression artérielle, une apparition des états dépressifs et une mortalité plus précoce.»

Très convaincue de la force du lien, la thérapeute invite chacun à «réenchanter sa vie pour donner envie». Autrement dit, à pratiquer «le pouvoir de la joie, cher au chanteur Henri Salvador, la souplesse du chat et la capacité à se visualiser plus léger» pour rencontrer cet autre, né pour nous compléter.