Est-on toujours obligé de réinviter les gens qui nous ont invités à dîner chez eux? Est-ce que cela ne risque pas d’avoir l’air de vouloir initier une relation d’amitié alors qu’on n’en a pas toujours envie?

Martine

Chère Martine

Mon fils allait à l’école enfantine, et je bavardais souvent devant la porte de l’école avec une femme de mon âge dont la fille était dans la même classe. Elle m’était sympathique, et après quelques mois de conversation sur le trottoir et même un ou deux cafés au bistrot d’en face, je lui ai proposé de venir dîner chez moi avec son mari. Elle m’a répondu tranquillement qu’ils n’acceptaient aucune invitation parce qu’après il fallait rendre et qu’ils n’aimaient pas inviter. J’en suis restée bouche bée. Inutile d’ajouter que nos relations se sont passablement distendues par la suite.

J’ai repensé à cette histoire en lisant votre lettre et je me suis dit que j’avais peut-être là, enfin, la clé d’une réponse qui m’avait sidérée à l’époque: elle n’avait pas envie d’initier une relation d’amitié avec moi! Et même après toutes ces années, j’en ai été mortifiée. Ce que c’est tout de même que l’amour-propre!

Pourtant, si elle avait connu le code en vigueur, elle n’aurait pas eu à s’en faire. Rendre une invitation n’est pas un acte d’amitié, juste l’accomplissement d’un acte social particulièrement important, puisqu’il concerne la réciprocité, dont j’ai déjà eu plusieurs fois l’occasion de dire la place fondamentale qu’elle tenait dans toute société humaine.

Donc, le code commande de reconnaître le don par un contre-don équivalent, mais pas obligatoirement similaire. Par exemple, un cadeau contre un service, une lettre contre un cadeau (chez nous, on évite de rétribuer immédiatement un cadeau par un autre cadeau).

Pour les invitations à dîner, en effet, l’usage veut que l’on rende la politesse. Je trouve cette expression assez explicite, parce que quand on rend quelque chose c’est qu’on vous l’a prêté, et après, logiquement, on ne l’a plus. Donc, cela sous-entend qu’on s’est débarrassé de l’obligation de réciprocité. Un prêté pour un rendu, et on est quitte. Vous voyez, pas de raison de s’inquiéter, l’amitié n’a pas grand-chose à voir là-dedans.

Autrefois – disons avant-guerre – la règle était très stricte et fixait même un délai de deux mois pour rendre la pareille. Aujourd’hui, la règle est beaucoup plus souple. Les manuels modernes reconnaissent qu’il est mal aisé pour certaines personnes de recevoir chez elles, et les autorisent à rétribuer autrement, par l’envoi de fleurs ou d’un mot manuscrit le lendemain. S’il s’agit d’un problème de disponibilité, on peut faire une invitation générale annuelle, cocktail, goûter ou barbecue, selon la saison et les possibilités, où l’on s’acquitte en une fois de cette obligation.

Mais ne rien faire du tout, ne plus donner signe de vie après une invitation à dîner, cela manifeste, a contrario de ce que vous redoutiez, le refus très net de tisser le moindre lien avec les personnes en question, même à l’intérieur du cercle très codifié de l’échange. Et cela, c’est très impoli. Mais ensuite, si on vous réinvite, alors là, oui, vous pouvez refuser, avec un mensonge approprié, bien entendu.

Chaque jeudi, Sylviane Roche répond à vos questions concernant le savoir-vivre. Ecrivez-lui: sylviane.roche@letemps.ch