Insolite

Rendues aphones, nos cabines téléphoniques changent de rôle

Il y en avait 58 000 en Suisse en 1995, à peine 200 à la mi-août cette année. Il n’y en aura plus d’ici à la fin septembre. Le portable a sonné le glas des cabines téléphoniques, mais certaines se voient offrir une nouvelle vie

Sous le pont Saint-Jean, à Fribourg, coule la Sarine. Eaux limpides et tranquilles, à première vue. «Certes, nous dit-on ici, mais ses berges ne sont pas aussi reluisantes, des papiers gras et des plastiques traînent, des mégots et des canettes de bière aussi.» L’association de quartier de la Neuveville a décidé de convier toutes les bonnes âmes à faire place nette. Une opération nettoyage d’envergure est en préparation: «Nous mettrons tous les déchets dans la cabine téléphonique, on pourra ainsi évaluer le volume et cette forme d’exposition devrait marquer les esprits», assure Muriel Bosson, une bénévole.

Une aubaine pour les associations locales

Depuis quelques mois, la cabine téléphonique de la rue de la Neuveville a changé de vocation. Swisscom a démonté le combiné et dénudé l’ensemble. Libre à l’association de la Neuveville d’en faire ce qu’elle veut. Et les idées ne manquent pas. Pour le moment, un monumental bouchon de canne à pêche trône au-dessus de la cabine tandis qu’à l’intérieur flottent deux poissons (en carton) pris à l’hameçon. C’est le club de pêche Les Amis qui a ainsi grimé la cabine pour annoncer son quatre-vingtième anniversaire. Ensuite le Photo Club de Fribourg qui célèbre, lui, ses 75 ans y exhibera toutes sortes d’appareils, des argentiques, des Instamatic, des Polaroid, des numériques etc. «On envisage aussi d’utiliser la cabine comme décor pour une pièce de théâtre», annonce Muriel Bosson.

Tout est légal puisque cette cabine a été mise à la disposition de la ville par Swisscom, comme sept autres. Raphaël Chabloz, chargé des relations avec la presse, explique: «A Fribourg comme ailleurs, l’utilisation de ces cabines a reculé de 95% en dix ans. L’opérateur nous a proposé de les reprendre sans frais. Nous avons sollicité des associations de quartier, six ont répondu à notre appel.» Trois cabines vont se transformer en boîtes à livres, deux vont accueillir des projets sociaux et celle de la Neuveville est donc dévolue à une activité culturelle. Deux autres vont permettre à la ville de communiquer des informations sur le thème du développement durable et des déchets.

Une descente en flèche, en 25 ans à peine

Cinquante-huit mille publiphones en 1995 (l’apogée des cabines en Suisse), 199 le 13 août 2019 (chiffres fournis par Swisscom). La téléphonie mobile a sonné le glas de nos chères et augustes cabines. Depuis 2018, Swisscom n’est plus tenu de les exploiter. La disposition prescrivant la présence d’un poste téléphonique public dans chaque commune est même devenue caduque. D’ici à la fin septembre, ce mobilier urbain aura totalement disparu ou se verra offrir une nouvelle vie, selon le bon vouloir des communes. Dans le canton de Vaud, il en reste 13 en cours de démontage (contre 1790 en 1995), il n’y en a plus dans le Valais, idem dans les cantons du Jura et de Neuchâtel. La plus élevée d’Europe, sur la Jungfrau, a été démontée en 2011.

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Juri Jaquemet, conservateur au Musée de la communication à Berne, qui a rédigé une biographie des cabines téléphoniques suisses, écrit: «Appels d’enfants en camp scolaire, cigarettes fumées en cachette, serments d’amour ou blagues de potaches… que de souvenirs dans ces édicules.» Il est nostalgique mais se fait une raison: «Plus de 90% des cabines sont déficitaires et le chiffre d’affaires jugé correct enregistré par la cabine la plus utilisée était imputable… à des discussions pour adultes.»

A Genève, les cabines font de la résistance

Route de Peissy à Satigny, dans la campagne genevoise, la cabine est entrée dans une forme de résistance grâce à Cécile Benisty, une employée de mairie qui y est très attachée. Elle aimerait que la commune la conserve «pour en faire une bibliothèque». Délibération le 3 septembre. Alicia Richon, porte-parole chez Swisscom, a lu l’historique de cette cabine et n’a dénombré qu’une vingtaine d’appels depuis le début de l’année.

Yvan, un voisin de la cabine qui jouxte le Café des Amis, se souvient avec émotion des années 1990 et des files de saisonniers qui devaient patienter pour passer leur appel. «C’étaient des vendangeurs portugais, espagnols, italiens qui téléphonaient tard le soir au pays. Ça faisait du bruit bien entendu, des riverains râlaient, mais ça nous faisait de l’animation», indique-t-il. Une autre voisine raconte que la cabine sert aujourd’hui d’abri temporaire en cas d’intempérie «et aussi de nid pour les ados qui se bécotent».

Le canton de Genève recense le nombre le plus élevé de cabines encore actives en Suisse (35 en tout). Cela ne devrait pas durer. Les neuf combinés de la gare Cornavin ont été mis hors service puis démontées en mai dernier. Ce que certains regrettent. Cette dame: «Quand mon smartphone est à 2% de batterie, c’est pratique.» Ce monsieur: «Je pense aux SDF et à leurs tournées pour récupérer les pièces oubliées.» La ville a, par ailleurs, décidé de conserver quatre cabines en partenariat avec la Chambre de l’économie sociale et solidaire. Rebaptisées Transi’CAB et habillées par des étudiants de la Haute Ecole d’art et de design, elles deviendront des espaces d’information et d’animation.

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Retour dans la campagne genevoise, à Gy, où la cabine téléphonique est devenue une bibliothèque. On retrouve les deux adjoints au maire attablés à l’auberge communale. Belle humeur des élus. Jean-Pierre Pradervand avoue d’entrée qu’il tenait beaucoup à la cabine «parce que c’était bien pratique pour appeler l’autre copine»! Rires dans le bistrot. Antoine Cornut se félicite, de son côté, de la mutation réussie de la cabine «qui propose désormais une offre culturelle intéressante, même si au début il a fallu faire du tri parce que certains se débarrassaient de leur algèbre en allemand».

Poubelles, défibrillateurs, frigidaires… tout est possible

La plus baroque des cabines recyclées fait face à la Fondation Pierre Gianadda à Martigny. Elle est peinte en violet, jaune, rose, orange. Flashy, en résumé. Elle accueille des livres mais aussi… des immondices (restes de repas, couches-culottes, vieux vêtements, etc.). «Cette cabine est devenue la poubelle du quartier, c’est une honte», grogne une passante tenant en laisse un griffon bruxellois. Autre cabine tombée en déchéance: celle de la place Centrale de Monthey. Elle a été cédée à la commune, qui ne sait pas trop quoi en faire. L’hiver passé, durant une vague de froid, une association y a stocké des habits chauds à l’intention des sans-logis. Aujourd’hui, elle est condamnée car des personnes y passaient la nuit. Elle sert désormais de panneau d’affichage. On y apprend ainsi que le Théâtre du Crochetan jouera du 4 au 22 septembres Les Cocottes en sucettes, une folie carnavalesque.

D’autres nouvelles attributions sont à l’étude en Suisse, comme la pose de bornes wi-fi et de défibrillateurs. A Fribourg, Lausanne ou Genève, des associations envisagent de doter des cabines d’un frigidaire «pour lutter contre le gaspillage». «Vous partez en vacances, un litre de lait est entamé, vous le mettez au frais sur la voie publique», suggèrent les bénévoles de la Neuveville.


Une brève histoire du publiphone

En 1890, on recense en Suisse 67 stations téléphoniques publiques (351 en 1910). Premiers téléphones à encaissement automatique en 1904, directement alimentés en pièces de monnaie. A partir de 1928, il est possible de passer des appels locaux et interurbains en composant soi-même le numéro (durée maximale de l’appel: trois minutes). L’automatisation des centraux téléphoniques est achevée en 1959, c’est la fin du passage par «la demoiselle du téléphone». Durant l’après-guerre, les PTT installent des milliers de cabines en verre et en fer avec toiture aplatie. Des serruriers locaux les construisent.

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En 1976, les cabines sont en aluminium. Premières Taxcard dès 1980 (avec motifs publicitaires): il est désormais possible de téléphoner sans pièces. En 1987, la cabine Tobtel 90 devient un classique intemporel avec socle carré, angles biseautés, absence d’avant-toit et plusieurs couleurs de base. Prémices de la numérisation en 1998 avec la disparition des bottins remplacés par des appareils Téléguide avec écran et clavier. En 2002, le nombre de téléphones mobiles dépasse pour la première fois celui des installations fixes. Toutes les générations de stations téléphoniques se trouvent dans la collection du Musée de la communication. Sur l’esplanade, on peut téléphoner depuis une cabine, comme autrefois.

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