Psychiatrie

Renée, trente-quatre ans de lutte avec la maniaco-dépression

Renée Defay, 67 ans, raconte sa maladie et parle du «Cercle des insensé(e)s» dans lequel elle joue. Une lecture-spectacle qui tourne cette semaine en Suisse romande à l’occasion des 15es Journées de la schizophrénie. Première à Lausanne, ce soir

«Je me suis réveillée, éberluée de peur, dans un présent insurmontable, à un point culminant de la folie…» Renée Defay, 67 ans, vit depuis 1984 dans les filets de la maniaco-dépression. La plupart du temps, elle en sort et décrit avec précision le calvaire où elle se sent «prisonnière de son imaginaire» – elle a déjà publié trois livres. Mais parfois, à la suite d'un choc notamment, les portes du délire se referment sur elle et la sexagénaire se débat avec ses obsessions. Renée fait partie des quatre actrices psychotiques du Cercle des insensé(e)s, une lecture-spectacle originaire d’Auvergne qui sillonne la Suisse romande dès ce mardi, à l’enseigne des 15es Journées de la schizophrénie. Plongée dans une vie secouée.

Elle est plutôt petite, menue. Son regard, brun et franc, est directement attachant. Avant de rencontrer Renée, on se demande si la folie se raconte. Si on peut mettre des mots sur des moments qui, précisément, se dérobent à la pensée. La réponse est «oui, et comment!». C’est peu dire que Renée est cash dans ses récits. Et éloquente pour expliquer la vague de surrégime qui l’emporte à chacune de ses crises maniaques.

Besoin de propreté intérieure

La maladie, Renée l’a d’abord connue avec sa mère, déjà maniaco-dépressive, mais à peine diagnostiquée à l’époque et, surtout, très peu suivie et médicamentée. «C’était terrible», dit laconiquement la sexagénaire. Elle-même attribue sa première crise à une psychose puerpérale. Elle a 24 ans, un fœtus qui meurt dans son ventre sans que personne ne le détecte et présente un risque majeur d’infection. Le médecin intervient à temps, ordonnant un curetage, mais Renée a alors ce souci, obsédant, d’être «propre au-dedans». «Mon cœur était propre, mais mon corps était sale. J’avais besoin de me nettoyer.»

A la suite de cette crise initiale, la jeune femme devient assistante sociale et mère de trois enfants, issus de deux compagnons différents. La maladie la laisse en paix pendant dix ans. Une nuit, la tempête éclate. «C’était incroyablement puissant. J’ai réveillé mes garçons – ma fille aînée vivait chez son père – et j’ai eu ce besoin impératif, pressant, d’aller chercher le bonheur ailleurs. J’ai fait mes paquets sans jamais redescendre de cette phase de suractivité et nous avons quitté la Drôme pour la Haute-Loire où j’ai trouvé un emploi à la Mutualité sociale agricole. D’un côté, je retrouvais mes racines paysannes, c’était bien. Mais de l’autre, cette première crise a engendré une grande phase d’instabilité.»

«Dieu va me tuer!»

Peu de temps après, «dans cet hiver qui durait», Renée refait une crise maniaque massive et doit être hospitalisée. Que se passe-t-il lorsqu’elle est ainsi submergée? «Je ressens une hyperexcitation. Dans les années 80-90, je passais des nuits entières à dévorer des articles dans les encyclopédies sans jamais m’arrêter. Ensuite, il y a eu Internet dont j’ai dû me séparer, car il m’absorbait de la tête aux pieds. Sinon, je parle, je parle, je parle. Et puis je délire aussi. Durant une de mes crises, mes amis me disaient: «Repose-toi.» Je leur répondais: «Je ne peux pas me reposer sinon Dieu va me tuer!» La culpabilité est très forte dans ces moments-là. J’ai toujours le sentiment d’avoir fauté et de devoir être punie.»

Lorsqu’elle revient de sa première crise massive suivie d’une hospitalisation de trois mois, Renée ne peut pas reprendre son poste à la Mutualité. «J’ai fait des menus travaux, récolte de fruits, ramassage d’œufs. Je ne pouvais plus assumer trop de responsabilités, car mon cerveau fonctionnait au ralenti.»

Malade, pas zombie

Et ses enfants? Comment ont-ils vécu ces crises? «Ils étaient très décontenancés. Par chance, ma sœur a pu s’en occuper durant mes séjours à l’hôpital, sinon ils auraient été placés à l’assistance publique. Ils ont été très marqués, mais, devenus adultes, ils ont demandé que le traitement ne soit pas trop important, car, plus que tout, ils détestent me voir à l’état de zombie.» Aujourd’hui, Renée, six fois grand-mère, maîtrise plutôt bien sa maladie. Cela dit, sa dernière grosse crise, en 2015, n’a pas été la moins spectaculaire.

«C’était fou. Le déclencheur? Les attentats de Charlie Hebdo. J’ai vraiment cru que j’étais la mère des frères Kouachi et je disais partout que j’étais une terroriste. C’est peut-être parce que mes deux garçons sont à moitié Turcs… Tout s’est mélangé dans ma tête et je voyais les agresseurs comme des croisés, des libérateurs. Ça a pris une telle proportion qu’on a dû m’attacher à mon lit.»

Lors d’une autre crise, Renée a brûlé des billets de banque, car elle en voulait au «monde capitaliste qui réduit l’être à l’état d’objet». Peut-on dire que les malades ont parfois des actes symboliquement inspirés? «Peut-être de manière métaphorique, mais jamais dans la réalité du patient», répond Martine Bonnefoux, infirmière en psychiatrie et proche de Renée. «La personne psychotique est victime de son délire, prise dans une spirale de souffrance et de perte de repères terrible.»

La force du groupe

Martine Bonnefoux participe aux ateliers de théâtre et d’écriture de Bruno Boussagol à l’hôpital psychiatrique du Puy-en-Velay, ateliers qui sont à l’origine du collectif Parce qu’on est là. L’idée? «Bruno déteste le mot thérapeutique. Pour lui, qui a commencé sa carrière de metteur en scène avec l’œuvre de Beckett, toute personne a une parole propre, une parole singulière, détaille Martine. Que ce soit dans les créations de théâtre ou de lectures-spectacles, les participants sont considérés comme des artistes et non comme des malades.»

Un trait que Renée apprécie. «Chacun écrit très librement. Ensuite, nous jouons des scènes ou nous lisons nos témoignages. On se soutient.» Que ressent-elle en écrivant? «D’abord, je me dis que mon récit ne vaut rien. Alors j’isole une phrase et je repars de là. Au fur et à mesure que j’avance – je travaille beaucoup –, je suis plus enthousiaste.» Mais le principal pour Renée, c’est la cohésion du groupe. «Avec Martine et Bruno, on veut faire quelque chose de beau à partir des humains qu’on est. C’est une grande force.»


Le Cercle des insensé(e)s:

  • 20 mars, Lausanne, 20h30, Maison de quartier Sous-Gare
  • 21 mars, Fribourg, 20h, Centre socioculturel du Jura
  • 22 mars, Vevey, 20h30, Café littéraire
  • 23 mars, Prangins, 18h, Centre hospitalier

Infos: collectifparcequonestla@lilo.org


À perdre la raison, pensées sauvages, Renée Defay, Puy-en-Velay, avril 2017.

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