trouble

Renée Zellweger, la femme qu’on ne reconnaissait plus

L’actrice du «Journal de Bridget Jones» a changé de tête au point de paraître quelqu’un d’autre. Mais d’où vient notre trouble? Décodage entre «neuro» et «psycho»

Le 20 octobre 2014, une image se met à circuler à travers les mailles du filet digital qui enserre la planète. Elle s’accompagne d’une légende désignant une personne qu’on connaît – de la manière particulière dont on «connaît» une célébrité –, mais elle nous montre un visage que, bizarrement, on ne connaît pas.

La personne, c’est Renée ­Zellweger, actrice de cinéma promue au statut de star par les films Jerry Maguire (1996) et Le Journal de Bridget Jones (2001). Le visage, on a beau nous dire que c’est le sien, notre perception n’est pas d’accord: c’est quelqu’un d’autre. La vedette n’a pas simplement changé, comme cela arrive, sous les effets du temps, d’un relooking ou des errances ordinaires de la chirurgie esthétique. Non: pour notre regard, comme pour celui du public médusé lors de son apparition à la soirée «Women in Hollywood Awards» du magazine Elle, c’est une personne différente, inconnue. On sait que c’est elle, on voit que ce n’est pas elle: voilà une «dissonance cognitive», comme on dit en psychologie – un conflit entre des informations inconciliables, qui nous plonge dans un étrange inconfort mental.

Hantise de la substitution

Un buzz s’ensuit, l’image se propage de manière virale, les commentaires s’accumulent: c’est troublant. C’est le trouble de l’enfant qui se plante en pleurs devant sa mère rentrée de chez le coiffeur avec une nouvelle tête: «Tu n’es plus ma mamaaan», s’époumone-t-il. C’est le trouble du gardien de prison dans le film Lost Highway de David Lynch: il ouvre la cellule où il a coffré un meurtrier la veille – et l’homme qu’il trouve est devenu un autre. C’est le trouble d’un internaute appelé «tourya2010» qui lance ce cri du cœur sur un forum de discussion en ligne: «Que dois-je faire lorsque je rêve d’une femme qui change de visage et qui a des rapports sexuels avec moi? SVP j’ai besoin de vos réponses»…

Hantise de la substitution d’une personne par une autre, effroi larvé à l’idée que les identités se révèlent interchangeables: c’est l’«inquiétante étrangeté» dont parlait Freud, née du télescopage soudain de l’anormal et du familier. Face à l’image de la nouvelle Renée Zellweger, on se sent pendant un instant comme si notre système de reconnaissance faciale, si crucial pour naviguer dans notre monde social, était en défaut. Cela arrive aux personnes atteintes de prosopagnosie: des gens qui, de façon congénitale ou suite à une lésion cérébrale, sont dépourvus de la faculté de distinguer un visage d’un autre. Tout le monde, littéralement, a pour eux la même tête.

«Ce qui est frappant, chez les patients qui perdent cette capacité, c’est qu’ils ne parviennent plus à identifier les visages, y compris le leur sur les photos de leur famille, alors même qu’ils n’ont aucun problème de vision: ils ne sont pas aveugles, ils ne voient pas flou, leur perception des contrastes est normale. Ils savent d’ailleurs toujours distinguer entre deux chaises, entre deux bouteilles, entre deux chaussures – ou entre n’importe quelle autre paire d’objets», explique Patrik Vuilleumier, directeur du Centre interfacultaire de neurosciences et du laboratoire Neurology & Imaging of Cognition (NIC) de la Faculté de médecine à l’Université de Genève.

Pour identifier tant bien que mal leurs semblables, les prosopagnosiques utilisent un système d’indices. Comme le médecin britannique David Roger Fine, qui racontait son cas dans la revue Cognitive Neuropsychology en 2012: «Si je pense à la directrice de mon école, je vois des cheveux blond-roux et des taches de rousseur, mais pas de visage. Si je pense aux trois garçons avec lesquels je m’entendais bien, je me souviens que l’un portait une casquette d’occasion cabossée, un autre des chaussures Richelieu et le troisième avait des lunettes avec un œil caché pour corriger son amblyopie. Mais pas de visage.» En regardant un visage, «les prosopagnosiques savent par ailleurs si la personne à qui il appartient est un homme ou une femme, un jeune ou un vieux, s’il est content ou fâché», ajoute Patrik Vuilleumier.

Comme souvent dans les neurosciences, c’est lorsque les choses ne fonctionnent plus qu’on peut comprendre comment elles marchent: «Les patients prosopagnosiques ont des lésions cérébrales focalisées sur un endroit particulier du cortex visuel. Cela a permis de découvrir qu’il existe dans le cerveau une région spécialisée pour la reconnaissance faciale.» Ces dernières années, la neuro-imagerie a confirmé la découverte: «On s’est aperçu que 99% des neurones situés dans ces régions s’allument en regardant des visages, alors qu’ils ne répondent pas du tout à d’autres stimuli.»

Mais – si on a la chance de ne pas être prosopagnosique – quels éléments d’un visage font-ils qu’on le reconnaît? Revenons à Renée Z. Appelés à la rescousse par la presse people, les experts en chirurgie esthétique déclarent unanimement que oui, elle a forcément eu recours à des injections et/ou au bistouri. Les avis divergent quant à savoir précisément ce qu’elle a fait. Peut-être sont-ce ses yeux jadis plissés, un peu collés, évoquant le réveil (squinty eyes, selon l’expression anglo-saxonne): des yeux où certains voient un trait récurrent du peuple scandinave des Sámis, où l’arbre généalogique de l’actrice a l’une de ses racines. Ou alors s’agit-il des sourcils, ou du menton… Ce sur quoi les experts convergent, c’est en revanche le constat selon lequel, en réalité, Renée Z. n’a pas fait grand-chose: remaniements mineurs. Il apparaît ainsi que la reconnaissance d’un visage est une affaire de détails. Quelques virgules aux bons endroits, et l’identité bascule. Non?

Le petit bout qui change tout

«La capacité que nous utilisons pour décoder l’identité d’une personne à partir de son visage est liée à l’information qu’on appelle «de configuration». On ne reconnaît pas simplement les gens à leurs yeux, à la forme de leur nez ou à la taille de leur bouche, mais à l’arrangement du tout: la configuration, justement – ce que les germanophones appellent Gestalt», reprend Patrik Vuilleumier. Donc? «Donc ce qui se passe pour une dame comme Renée ­Zellweger, c’est probablement que les chirurgiens ont changé des bouts ici ou là, qui ne sont en eux-mêmes que des petites choses – et qui sont assez réussis du point de vue chirurgical. Mais la combinaison de ces retouches fait que quelque chose de décisif a changé au niveau de l’ensemble. Du coup, visuellement et perceptuellement, cela entrave notre capacité de l’identifier en nous basant sur la configuration des traits – et elle ressemble à une autre personne.»

Mais pourquoi s’en émeut-on autant? Raisons de trois ordres, sans doute. Raison philosophique, d’abord: voilà, se dit-on, les effets tordus de la dictature de l’apparence sur nos contemporains en général et sur les femmes en particulier. Raison psychologique, ensuite: le visage est le premier objet à prendre une signification aux yeux du nouveau-né. «Le concept freudien d’inquiétante étrangeté se réfère à la difficulté que nous rencontrons lorsque nous sommes confrontés à des perceptions qui ne sont pas familières et qui créent ainsi une rupture dans notre constance intérieure, laquelle est source de satisfaction et de confort», commente Liviu Poenaru, psychologue à Genève et auteur du passionnant blog « Neurosciences vs Psychanalyse». Les exigences de cette constance vont très loin: «Elle nous oblige à rechercher des configurations connues qui, seules, nous assurent de pouvoir accéder au plaisir et à la satisfaction inscrits dans la mémoire par rapport à des objets particuliers. C’est la raison pour laquelle nous recherchons, toute notre vie, des situations connues et des objets familiers: nous nous lions plus ou moins aux mêmes personnes, nous traitons cognitivement les mêmes concepts, nous sommes attirés sexuellement par des configurations qui se répètent… Toutes nos défenses sont provoquées, selon Freud, par la recherche de cette constance.»

Raison neurologique, enfin: la reconnaissance des visages par une région du cerveau spécialisée dans ce travail, que nous partageons avec tous les primates, se retrouve chez d’autres animaux: «Cela a été étudié chez les moutons, qui se reconnaissent apparemment très bien entre eux, y compris en photo. La région cérébrale de l’identification du visage recrute d’autres régions en dehors des aires visuelles, en lien avec l’importance que prend la reconnaissance faciale dans les espèces sociales», relève Patrick Vuilleumier. Face au visage méconnaissable de Renée Z., nous sommes donc tous, un peu, des moutons égarés.

Publicité