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En plumes,  fourrure ou même synthétiques, les mouches appâtent les poissons qui les prennent pour des insectes ou des larves.
© Francois MARCLAY

Société

Sur les réseaux, à la pêche au cool

Ils sont urbains la semaine et taquinent le goujon le week-end. Le Lausannois @klorklor et ses potes inondent Instagram de photos de pêche qui font fureur et ont élargi leurs cercles d’amis dans la vraie vie. Et si c’était ça finalement, le secret d’un bon réseau social?

Scroller le profil Instagram de François Marclay, c'est d'abord prendre un bon bol d'air frais en pleine figure. Des pentes – fort raides – enneigées, vierges de toute trace si ce n'est celle qu'il vient de poser avec son snowboard, des sommets escarpés... C'est toute la somptuosité des panoramas de cîmes suisses qui se dévoile sous mon pouce.

Mais ces montagnes et leur blanc manteau ne sont que la partie visible de l'iceberg. Nous sommes en avril et les récentes escapades de François, forcément, datent de l'hiver qui s'achève. Quelques dizaines de photos plus bas, ce sont des paysages d'automne qui montrent le bout de leur nez. Le snowboard était sans doute encore au placard et c'est à pieds, en VTT ou dans le confort de sa tente perchée sur le toit de son 4x4 que le Lausannois François Marclay, pardon @klorklor, s'expose à ses quelques 2500 followers, sur fond de nature aussi belle que sauvage. Tous ses week-ends ou presque sont consacrés à ses échappées sauvages et à ces photos.

«Je fais juste de la photographie d'accompagnement lors de mes sorties. Je cherche à rendre compte de la beauté des spots que je visite, de donner envie aux gens. Si ensuite ils se rendent sur place et vivent le moment comme moi je l'ai vécu, alors c'est génial», raconte cet originaire de Val d'Illiez, où vit une partie de sa famille. Photographe aguerri (il shoote depuis ses 18 ans), François Marclay aurait pu récolter likes et commentaires en se contentant de ses magnifiques images de snowboard ou de camping à la belle étoile. Oui mais voilà, il a attrapé un virus qui lui  a ouvert de nouveaux horizons si ce n'est changé son expérience des réseaux sociaux.

Lire: «Instagram a changé ma vie de photographe»

L'art de la mouche

Ce virus, c'est la pêche. Pas n'importe laquelle puisqu'il ne pratique plus que la pêche à la mouche, cousin méconnu du monde des taquineurs de goujons. Plus que du sport, la pratique relève de l'art et implique de se plonger dans la nature et ses rouages. Au bout de sa canne, point d'appât, mais une «mouche» donc, c'est à dire un leurre fait de plumes, de touffes de fourrure voire de matériaux synthétiques, censé passer pour une proie (le plus souvent un insecte ou sa larve) aux yeux du poisson. «Ce n'est pas le style de pêche le plus populaire en Suisse», reconnaît-il.

Je cherche à rendre compte de la beauté des spots que je visite, à donner envie aux gens

François Marclay, «instapêcheur»

Ce n'est rien de le dire. La pêche à la mouche est un loisir exigeant. Pas moyen de se caler les fesses dans un fauteuil et d'attendre que ses lignes frétillent: le pêcheur doit se jeter à l'eau, se geler les guiboles en remontant la rivière et ce afin de ne pas être vu du poisson. Les approches efficaces demandent discrétion et des années de savoir-faire. Vient ensuite le choix de la mouche, qui va dépendre des insectes déjà présents sur les lieux, du type de poisson que l'on vise d'attraper, mais aussi de l'heure ou encore de la saison...Le pêcheur ne doit faire qu'un avec la nature. 

Le fromage appate dur

Rendez-vous a été pris un samedi avec François et son vieux pote Mathieu Tornare, afin de profiter d'une démonstration de leurs talents de pêcheurs et d'observer les deux spécimens dans leur milieu naturel. Loin d'être des gros bonhommes bien rustiques, la peau burinée par l'air des montagnes, François et Mathieu sont deux trentenaires urbains tout ce qu'il y a de plus...lausannois. Le premier travaille pour la Fondation antidopage du cyclisme, un boulot qu'il décrit volontiers comme «prenant et stressant», un job où l'on est «sans cesse observé et dans lequel il faut, encore plus qu'ailleurs, être irréprochable». L'autre a co-fondé une agence de communication et de publicité dans laquelle il sévit en tant que directeur créatif. Il est plus connu sur Instagram sous le sobriquet de @mtornare.

Les deux insta-pêcheurs s'équipent devant leurs confortables SUV aux coffres remplis de matériels. A l'arrière de celui de François, un sticker rappelle le nom de son crew: The Cheese Hatch (@thecheesehatch), référence à une partie de pêche miraculeuse mal partie mais sauvée par un morceau de fromage - suisse forcément - en guise de mouche . Il faut croire que le gruyère a le don d'exciter certains poissons. Ils enfilent une combinaison «waders», sorte de salopette étanche complétée par des chaussures imperméables. Casquette vissée sur la tête, lunettes de soleil sur le nez, canne en mains, ils descendent les pentes escarpées de Val d'Illiez, direction les eaux grondantes de la Vièze encore gonflées par la fonte des neiges abondantes de l'hiver. François soulève quelques pierres à la recherche de larves afin de choisir au mieux la mouche qu'il va utiliser. De l'eau jusqu'en haut des cuisses, les deux copains jettent leur ligne d'un geste élégant et gracieux, qui fait parfois emmêler la ligne dans les branchages. Ca fait partie du charme de la pêche à la mouche.

L'internationale pêcheur

Réseau social de la vanité et de la superficialité par excellence, Instagram évoque plus directement les plastiques avantageuses, les assiettes colorées et les plages de sable fin que les truites et les épuisettes. Et pourtant. Les deux pêcheurs devenus Instagrammeurs totalisent environ 2500 followers chacun. Peanuts à l'échelle du réseau, mais ce n'est pas ça qui compte. «On s'est fait énormément de potes grâce à Instagram», lâche François. Mathieu revient par exemple du Japon où il a fait une surprenante rencontre. «J'ai posté une photo de mon bol de ramen et là, l'un de mes amis japonais @takashimurase – lui aussi fan de pêche à la mouche – a vu que je me trouvais à Tokyo. On s'est parlé et il m'a proposé d'aller pêcher avec lui. J'ai accepté, il m'a fait découvrir ses spots, c'était génial!» raconte-t-il.

A l'inverse, Instagram a aussi fait venir des pêcheurs en Suisse. La dernière fois, c'était un des followers américains de @klorklor qui, présent à Munich pour raisons professionnelles, en a profité pour venir jeter sa ligne dans les spots de François. «Ca nous a vraiment ouvert les portes d'un nouveau monde», analyse ce grand gaillard tranquille à la barbe poivre et sel. Confidentialité professionnelle oblige, il est astreint au silence lorsqu'il rentre le soir. «Je ne peux rien partager. C'est le contraire avec mes loisirs: je partage énormément et ça m'apporte l'équilibre nécessaire», professe-t-il avec sagesse.

Ambassadeurs du moulinet

Comme beaucoup «d'influenceurs», selon la novlangue du marketing digital qui désigne les profils ciblés par les marques, @klorklor et @mtornare ont été approchés par des entreprises. Ils sont ambassadeurs pour quatre marques de matériel de pêche, et pour lesquelles ils disent avoir une affection particulière. «Nous utilisions déjà leurs produits, donc les partenariats sont vraiment basés sur l’appréciation mutuelle et on n’imaginerait pas de partenariat sans cette réciprocité.» assurent-ils. Mais surtout ces relations débouchent sur de véritables échanges: devenus potes avec les fondateurs des dites marques, ils partent ensemble en vacances. Pour pêcher forcément, comme récemment en Slovénie, dont les rivières sont «parmi les dernières encore épargnées par la pollution en Europe», soupire François Marclay. Comme tous ceux qui passent du temps dans la nature, il est directement confronté à l'érosion de la biodiversité qui frappe de plein fouet la Suisse, dont les rivières se vident de leurs poissons. L'air de rien, avec leurs photos de truites, de rivières transparentes et de mouches home made, François, Mathieu et la «mouchosphère» ont redécouvert l'Instagram originel, un réseau vraiment social.

Lire aussi: Instagram n’est pas un jeu d’enfant

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