Médias

Sur les réseaux sociaux, le succès du journalisme de «petites bouchées» 

Conçues pour le mobile, les vidéos d’informations très courtes rencontrent un succès croissant sur les réseaux sociaux. Un journalisme de moins de trente secondes est-il possible?

Tentons une analogie audacieuse. Longtemps, le journalisme a ressemblé à un repas dans une brasserie. Le chef vous servait le plat du jour – un journal ou une émission de télévision. Le client appréciait ou non, mais la promesse était claire. Aujourd’hui, à l’ère des réseaux sociaux et du mobile, s’informer pour les 15-30 ans ressemble davantage à un gigantesque apéritif constitué de petites bouchées que l’on picore tout au long de la journée.

Les rapports annuels du Pew Research Center confirment chaque année ces nouveaux usages. Biberonnés à Facebook et Youtube, les jeunes adultes de la génération Y, loin de se désintéresser de l’information, sont des adeptes du «news snacking»: on survole les titres, on consulte souvent les informations dans la journée, on picore ici et là une vidéo ou quelques lignes d’un article, que l’on s’empresse de partager et commenter sur Facebook ou Snapchat. On ne s’informe pas moins, mais de manière plus fragmentée, par petites bouchées. «Les jeunes ne reproduiront pas les usages de leurs aînés, prévient clairement Eric Scherer, directeur de la prospective à France Télévisions sur son blog Meta Media. Pour parler à cette génération, il faudra utiliser leurs codes».

Un micro-journal télévisé en continu

Pour toucher cette audience, nombre de médias concentrent leurs efforts depuis deux années sur la vidéo mobile. La start-up NowThis née en 2012 fait figure de pionnière. A son lancement, sa promesse éditoriale était radicale: informer en moins d’une minute. Pour qui n’a jamais mis les pieds sur Facebook ou Instagram, la grammaire de leurs vidéos semble déroutante: des séquences très courtes, sans voix off et avec des gros titres incrustés, afin d’être comprises sans son, forment un fil qui s’apparente à un micro-journal télévisé en continu. Auprès d’une audience habituée à Vine ou Instagram, c’est un carton.

Ce format de vidéo, court, efficace et formaté pour le partage social, a essaimé dans tous les médias, du New-York Times au Monde en passant par Le Temps: une minute pour raconter la guerre en Syrie, trente secondes pour comprendre les primaires aux Etats-Unis, etc.

Dans cet exercice, Al Jazeera a été le média le plus volontariste, au travers la création du projet AJ +. Durant les printemps arabes, la chaîne qatarie a senti l’appétit d’information de cette génération arabe connectée et le gouffre avec l’offre médiatique existante. Lancé en 2014, AJ + fait désormais travailler 70 journalistes, ainsi que des correspondants à l’étranger et des reporters de terrain. Ici, pas de site internet mais une simple application mobile et des contenus produits pour les réseaux sociaux.

Loin des vidéos de chatons, tous les sujets sont embrassés, souvent très sérieux. Le ton est incisif, direct, toujours proche de l’audience. En 2015, les vidéos d’AJ + ont été vues 2,2 milliards de fois.

L’expérimentation de la RTS avec Nouvo

Pour rajeunir le public des médias, Al Jazeera aurait-elle trouvé la recette miracle? En Suisse romande, la RTS tente depuis cette année l’expérience au travers son émission Nouvo. Une équipe, installée à côté du 19h30, produit désormais des vidéos courtes uniquement pour les réseaux sociaux. Cette semaine, un sujet sur le refus du congé paternité en Suisse a été le plus partagé, plus de 3’500 fois. Sur 52 secondes, la vidéo présente de manière simple mais claire les enjeux, avec quelques chiffres pour remettre la situation suisse dans le contexte européen.

Bernard Rappaz, rédacteur en chef actualité à la RTS, revendique clairement la filiation de Nouvo version réseaux sociaux avec NowThis ou AJ +. Et refuse l’étiquette de journalisme low-cost puisque concis. «Si l’on compare avec un JT classique, au premier regard, cela peut sembler à des années-lumière. Mais nos équipes ont exactement la même exigence de qualité. C’est en réalité exactement le même métier. Ce qui change, c’est le style, l’écriture, la grammaire.»

Nouvelles écritures

Mais que reste-t-il du sens dans des formats aussi brefs? Peut-on informer de questions aussi complexes que l’Europe, les élections américaines ou l’immigration en trente secondes? Poser la question horrifiera sans doute quelques lecteurs de cet article. L’enjeu est peut-être finalement moins dans l’impératif de concision que dans la manière de mettre en scène cette information fragmentée, pour lui donner au final du sens. L’an dernier, le journaliste radio de la RTS Nicolae Schiau a expérimenté ce journalisme mobile et décentralisé au travers le projet Exils. Pendant trois semaines, il a suivi la route de six jeunes Syriens jusqu’en Allemagne et en France et a raconté son reportage sur les réseaux sociaux: «Je n’ai pas eu le sentiment de frustration ni de faire du journalisme «éclaté». Lui s’attarde sur la souplesse et le plaisir d’expérimenter une nouvelle écriture.

Indéniable, le succès de ces vidéos tend un miroir cruel aux formats traditionnels de la télévision ou de la presse, trop classiques, trop formatés, trop institutionnels. «Avec NowThis, nous nous sommes libérés des contraintes de la diffusion traditionnelle, explique son rédacteur en chef. Nous sommes libres de raconter l’histoire que nous pensons importante. Même si parfois, une simple vidéo de trente secondes suffit.»

Publicité