Qu’est-ce que l’esprit de Noël, et comment évolue-t-il au gré des époques? Entre le lundi 23 et le vendredi 27 décembre, «Le Temps» propose à cinq aîné(e)s domicilié(e)s en Suisse de nous raconter leur «Noël d’antan», les invitant ainsi à partager le regard qu’ils portent sur les fêtes de fin d’année d’aujourd’hui.

«Pour un croyant, Noël est la plus belle fête de l’année. Elle représente à la fois la naissance du Christ et l’avènement de la religion catholique. Dans mon petit village d’Avry-devant-Pont, au bord du lac de la Gruyère, tout le monde se préparait à vivre ce moment de partage en famille. Pour nous autres paysans, décembre est un mois sacré.

A la maison, nous étions neuf enfants. Comme garçon le plus jeune, j’étais chargé de m’occuper du jardin et des lapins. Avec l’arrivée des préparatifs de Noël, le travail domestique était suspendu. Avec mes frères et sœurs, nous décorions le sapin que l’aîné avait coupé dans la forêt quelques heures plus tôt. C’était un sapin vert qui perdait très vite ses aiguilles. Plus tard, nous nous sommes mis en tête de trouver des sapins blancs avec des aiguilles plates. Je devais avoir 5 ou 6 ans.

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Un sapin en feu

Lorsque ma mère descendait la grosse caisse en bois du grenier, nous savions que le temps était venu. Il y avait là quantité de boules, guirlandes et autres figurines miniatures taillées dans le bois. C’était à qui était le plus rapide. A cette époque, nous n’avions pas l’électricité à la maison, des bougies illuminaient le sapin. Nous les allumions une à une à la nuit tombée. Oui, c’était parfois dangereux, un jour l’arbre a pris feu. Heureusement, ma mère l’a très vite maîtrisé en jetant une couverture humide dessus. Il a fallu tout redécorer.

Au pied du sapin reposait l’élément phare: la crèche. La nôtre était immense, elle formait comme une couronne autour de l’arbre. Les montagnes de Judée étaient symbolisées par du papier rocher, un papier un peu cartonné qui ne se vend plus aujourd’hui, je crois. Nous allions aussi chercher de la mousse dans la forêt pour tapisser le fond de l’étable et les alentours avant de poser les personnages en terre cuite. L’enfant Jésus trônait au centre de la scène, entouré de Joseph et de Marie.

Le soir de Noël, nous attendions la messe de minuit à la maison en regardant la neige tomber dehors, en mangeant de la tresse et en buvant du thé. Il faisait bon chaud grâce au poêle. Avant de partir, ma mère nous rappelait de bien mettre nos souliers sous le sapin. Une fois rentrés, la surprise nous attendait: une orange avec un pain d’épice, ça s’arrêtait là. Le lendemain à midi, ma mère préparait un festin avec du gratin dauphinois et une dinde fourrée aux marrons. Je me souviens encore de ce goût mi-doux, mi-épicé.

Une Epiphanie amoureuse

Le 6 janvier, jour de l’Epiphanie, la crèche accueillait les Rois mages. J’ai rencontré ma femme Danielle un jour comme celui-là, en 1960. J’avais quitté la maison à l’âge de 16 ans pour effectuer un apprentissage de pâtissier-boulanger. Des études, j’aurais beaucoup aimé pouvoir en faire, mais à l’époque, le séminaire était l’unique voie proposée. Malgré mes bons résultats scolaires, je sentais que ce n’était pas pour moi. Un de mes oncles travaillait pour les moulins de Grandvillard, alors je me suis lancé.

Au bout de quelques années, j’ai déchanté, le métier de boulanger était pénible, peu gratifiant et, surtout, mal rémunéré. Comme j’avais toujours été passionné de géographie, ma femme m’a conseillé de postuler aux CFF. Ils cherchaient du monde. Je l’ai écoutée. En 1965, nous nous sommes installés à Genève avec nos deux enfants, Pierre-Alain et Chantal, et j’ai commencé à travailler à la gare Cornavin. Mon premier Noël genevois, je l’ai passé à sillonner la Suisse.

Aux CFF, j’ai commencé par le poste de contrôleur puis, au bout de quatorze ans, j’ai voulu devenir chef de train. Les examens se déroulaient en octobre. Une fois l’épreuve passée, mon chef m’a demandé quand je voulais prendre mes vacances. Sans hésiter, j’ai choisi décembre et nous sommes partis fêter Noël au soleil, aux îles Canaries. Sur place, nous avons rencontré une famille jurassienne avec des enfants du même âge que les nôtres. Nous avions chacun un bungalow entouré de grandes piscines serpentant comme des rivières. La messe de minuit était grandiose. Au moment des chants, des animaux de trait ont fait leur entrée en file indienne dans l’église. Même si je n’ai rien compris parce que tout était en espagnol, j’en garde un souvenir magique.

Chants de Noël

Plus tard, quand nos enfants ont grandi, nous avons célébré plusieurs Noël en Engadine. Les cheminots possédaient plusieurs appartements dans le petit village de Samedan (GR), nous en profitions pour quitter Genève et sa grisaille. Le soir, en rentrant du ski, nos petits étaient émerveillés devant les Pères Noël accrochés aux fenêtres, ils traînaient sur le chemin. Avec ma femme, nous en profitions pour cacher leurs cadeaux. A force, ils nous avaient repérés, mais faisaient tout de même semblant d’être surpris. La fin de ma carrière aux CFF, je l’ai passée en tant qu’instructeur. Au total, je me suis occupé de quatre apprentis, tous très appliqués. Transmettre un métier, ça n’a pas de prix.

Les trains me paraissent aujourd’hui loin. Depuis que nous sommes entrés en EMS avec ma femme, il y a quatre ans, les Noël sont un peu différents. En général, ma fille vient nous chercher pour nous emmener chez elle, à Versoix. Le sapin est en plastique, les lumières, artificielles, les cadeaux, innombrables, emballés dans du papier coloré. Ce qui reste de l’esprit de Noël d’antan, ce sont les chants. Il y a quelques années, j’ai intégré le Chœur des aînés de Carouge. Nous chantons toutes sortes de mélodies populaires. Personnellement, je suis ténor. «C’était un enfant de la Sicile, Angelo. Très bronzé, des yeux jusqu’aux chevilles, Angelo…» Le public adore lorsqu’on entonne cette chanson. Le jour de l’inauguration du CEVA, dimanche 15 décembre, mon groupe a chanté, c’était un moment historique. J’étais aux premières loges, je ne pouvais pas rater ça.

Le soir de Noël, après la messe de minuit, je suis allé me coucher en faisant le vœu, comme chaque année, d’être toujours plus heureux.»

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Une vie

1936 Naissance à Avry-devant-Pont (FR).

1962 Engagement aux CFF.

1963 Mariage avec Danielle.

1965 Naissance de son fils, Pierre-Alain, puis de Chantal, sa fille, deux ans plus tard.

2015 Entrée à l’EMS Val Fleuri, à Carouge (GE).