Si vous êtes employé, peut-être l’avez-vous déjà reçue, suivie de ses deux mails de rappel: l’«INVITATION À LA SOIRÉE DE NOËL DE L’ENTREPRISE!», en lettres capitales dans le texte. Le monde du travail étant un fidèle miroir des évolutions sociétales, la tâche des organisateurs de ces événements secrètement redoutés ou impatiemment attendus a évolué au même rythme. Comment se conçoit «l’esprit d’équipe» en 2019? Quelles sont les attentes de collaborateurs d’horizons toujours plus divers? Quelle que soit la taille de l’entreprise concernée, les professionnels de l’événementiel d’entreprise sont unanimes: «Le ton a changé» ces cinq dernières années.

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Pour Claude Gendre, codirecteur de l’entreprise Une Bonne Idée, «créatrice de cohésion» depuis quinze ans dans le canton de Fribourg, c’est d’abord «une question d’image». Il fut un temps (que les moins de 35 ans ne peuvent pas connaître) où les grandes entreprises misaient sur le faste, le glamour, les paillettes. «Je me souviens de fêtes de grands groupes, notamment de la pharma ou du tabac, où l’objectif était d’en mettre plein la vue aux employés. Parfois le budget atteignait 800 francs par personne. Aujourd’hui, même quand on en a les moyens, revient la question: comment cette dépense sera-t-elle interprétée? L’information circule très vite avec les réseaux, et le discours sur le gaspillage, les inégalités, le contexte social tendu lié à la conjoncture économique internationale résonne. Il y a donc deux cas de figure. Dans les industries où il y a de l’argent, on me dit: «Ce n’est pas grave si cela coûte cher, mais il ne faut pas que cela se voie: on fuit le bling et le clinquant.» Dans les autres secteurs, on me dit: «Faisons au mieux avec 100-150 francs par personne.»

«L’«open bar», c’est terminé!»

Ensuite, «#MeToo est clairement passé par là», estime Emma Molinero, de l’agence événementielle Capdel: la redéfinition, sur les deux dernières années, du comportement «adéquat» entre collègues, à l’heure des témoignages glaçants de harcèlement au travail, invite les employeurs à se poser de nouvelles questions. «L’open bar, c’est terminé!» note cette dernière: «Les systèmes de tickets de boissons alcoolisées sont désormais la norme. Les entreprises restent assez discrètes et mettent d’abord en avant la sécurité de leurs employés, dont elles sont responsables pendant l’événement. Mais il est évident que les récentes prises de parole liées aux agressions, subies notamment par des femmes, ont influé sur ce type de décision», précise la spécialiste de l’organisation de soirées de petites et moyennes entreprises.

Interrogée à ce sujet, l’Association suisse des psychologues du travail Psy4work rappelle que, selon la loi, qui n’est pas nouvelle, «l’employeur est tenu de protéger activement la personnalité physique et psychique de ses collaborateurs. En organisant une fête d’entreprise, l’employeur engage sa responsabilité s’il ne prend aucune mesure pour éviter les possibles débordements.» Par exemple lorsqu’un membre du personnel éméché prend la route suite à la fête et cause un accident de voiture, une bagarre, ou lorsqu’un collaborateur en état d’ébriété adresse des propos ou des gestes obscènes à des collègues. «On avait beau savoir tout cela, il fut un temps où ce qui se passait à la soirée de boîte restait entre les murs de la soirée de boîte, note Claude Gendre. Mais on observe un changement radical ces derniers temps: personne ne veut être responsable d’une situation qui dégénère, qui peut avoir de graves conséquences.»

Des buffets qui changent de tête

«La baisse drastique de l’alcool ces deux dernières années entraîne la montée en puissance des mocktails», cocktails sans alcool, confirme Julius Solaris, rédacteur en chef du site spécialisé Event Manager et auteur du rapport Dix tendances de l’événementiel pour 2020, qui a répertorié et analysé les pratiques mises en œuvre lors de 3000 événements d’entreprise aux Etats-Unis entre 2017 et 2019. Par ailleurs, «face à des équipes dont la composition se diversifie, les employeurs vont tout faire pour être à la hauteur de l’inclusivité en matière de genre, d’âge, de religion, de race, de situation de handicap, mais aussi de régime alimentaire. Le bœuf ou les viandes blanches sont privilégiés face au porc. Les options véganes et/ou végétariennes sont désormais plus sophistiquées – une façon de dire à celles et ceux qui ont fait ce choix et qui jusqu’à maintenant se retrouvaient avec deux feuilles de salade dans leurs assiettes qu’on a pensé à eux aussi», note ce dernier.

Côté activités, finis les défis sportifs ou intellectuels possiblement humiliants, encore jugés fédérateurs jusqu'à très récemment. «Actuellement il est de bon ton de favoriser «le coconstruit», de prendre en compte l’avis des employés, par exemple à l’aide de sondages interactifs internes, souligne Jean Devanlay, directeur associé du groupe de conseils en communication Hopscotch. On se veut à l’écoute: une façon de montrer que la fête est d’abord pensée pour faire plaisir au personnel.» Globalement, l’esprit ludique et bon enfant prime. «Surtout via des jeux de société participatifs, loin des écrans. Le digital, on s’en écarte pour créer un contact humain dans un cadre sans prétention, bienveillant: on veut se parler, se rencontrer. Les Cluedo, escape games, blind tests et ateliers culinaires marchent bien cette année.» Voire (plus-hipster-tu-meurs): un bar à pétanque.

Ses prédictions? «Les RH, déjà très au fait des évolutions sociétales, seront hypervigilantes à l’avenir. Les thèmes clivants, racistes ou ringards, c’est terminé. Tout comme les soirées où l’audience était captive – par exemple devant un show de contorsionniste ou de danse du ventre.»

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#SoiréedeBoîte

Les jeunes employés, souligne quant à lui Julius Solaris, seront par ailleurs sensibles aux détails instagrammables – par exemple une installation de photocall, un photomaton pour s’immortaliser entre collègues, un bar à tatouages éphémères, toutes les animations en «corner», c’est-à-dire dans un coin de la salle.

«L’objectif est d’inclure tout le monde et de ne forcer personne», résume Emma Molinero. Avec tout cela, sait-on encore faire la fête? «La fête prend simplement un nouveau sens, estime Julius Solaris. Quel que soit le choix de l’entreprise, il ne faut pas minimiser l’importance de ce genre d’occasion: En 2020, il ne s’agit pas juste «d’une occasion de boire à l’œil, mais de consolider un esprit d’équipe naissant, de marquer les valeurs d’une entreprise, et ces décisions ne sont pas anodines en matière de rétention du personnel et de motivation des équipes, pour les remercier de l’année passée et les encourager pour celle qui vient.»