L'histoire fait chauffer le Web du côté des Pays-Bas. Elle est vite racontée et il n'y a pas de limite aux commentaires qu'elle peut susciter. Je l'aime beaucoup.

Cela se passe dans l'avion de la KLM qui assure la liaison Istanbul-Amsterdam. Un monsieur hollandais change de place peu après le décollage, à la demande de l'hôtesse. Il comprend par la suite que le mouvement répondait à un souhait de sa voisine, une femme au foulard strict et aux convictions bien ancrées. Elle aurait fait valoir que sa religion lui interdisait de voyager à côté d'un homme étranger à sa famille.

Fin de l'histoire, début des commentaires. «Nous gérons mal ce type de situations», a déclaré le monsieur hollandais à son arrivée à des journalistes mis au parfum de l'affaire par des voies mystérieuses. Il faut dire que ce n'est pas n'importe qui: il s'appelle Alex Van Drooge et siège dans l'opposition démocrate-chrétienne au conseil de la ville d'Amsterdam.

«Nous nous efforçons d'accommoder les passagers lorsque c'est possible», a répondu en substance le porte-parole de la compagnie aérienne.

«KLM cède à la demande sexiste d'une musulmane», a titré le quotidien De Telegraaf.

Les lecteurs ont pigé 10 sur 10. Selon un blogueur, ils ont été 9000 à réagir en ligne. Un tiers des messages étaient trop bien sentis pour être diffusés.

Ceux qui ont passé la rampe dénoncent une islamisation rampante de la société néerlandaise: «Nous devons nous adapter dans notre propre pays», a déploré quelqu'un. Les plus malins discernent «la ségrégation sous le masque de la liberté religieuse». Que se serait-il passé, demandent-ils, si c'était Alex Van Drooge qui avait demandé à être déplacé pour éviter de côtoyer une musulmane? Ou si c'était un voyageur juif qu'il avait voulu éviter?

Plus terre à terre, les journalistes ont posé la question suivante: pourquoi ne pas déplacer la femme, puisque c'est elle qui n'était pas contente de sa place? KLM enquête. Je peux suggérer une piste: peut être les seules places de rechange étaient-elles situées à côté d'autres hommes? Compte tenu de la composition d'un avionnée moyenne, c'est une explication raisonnable.

Il y en a une autre: l'hôtesse a préféré bouger un monsieur d'apparence anodine que tenter la translation d'une voyageuse particulièrement teigneuse. Car ce dernier point, au moins, est indiscutable. Il faut un caractère bien trempé pour exiger, sitôt le pied posé dans un avion étranger, d'y voir respecter l'entier de ses desiderata rituels. Un esprit borné n'y suffit pas.

Ce qui nous ouvre des perspectives intéressantes sur la ségrégation. On n'en voit en général que les côtés négatifs, moi la première. J'ai changé d'avis quand j'ai passé, il y a quelques années, trois heures dans un minibus turc serrée sur une banquette surpeuplée tandis que sur le banc devant moi une femme en foulard voyageait seule avec son cabas parce qu'elle avait refusé la présence d'un mâle à ses côtés. Elle ne se laissait pas confiner à la maison par la ségrégation. Elle l'exportait et ça lui réussissait.

Je vois deux moralités: un, les entraves mises aux un/e/s finissent toujours par entraver aussi les autres. Deux, ces femmes turques, ce sont des battantes.