Un de mes copains traverse une période un peu difficile. Il est sans domicile fixe. C'est-à-dire qu'il a un domicile - un nouvel appartement dont la rénovation traîne en longueur en raison de problèmes administratifs - et un toit, celui d'un grand hôtel qui loue des suites avec cuisine et salon aux hommes d'affaires de passage. Mais il n'est plus chez lui depuis qu'il a dû quitter précipitamment sa villa, pour laquelle il avait enfin trouvé un acquéreur prêt à débourser les 5 millions qu'il en voulait.

Le grand hôtel qui l'héberge fournit bien sûr tout le service désirable - et même indésirable: femme de chambre, repas bardés d'étoiles livrés à domicile, garçon d'étage, groom, j'en oublie certainement. Mais dans leur appartement de fortune (dans les deux sens du terme), mon copain et sa femme ont également leurs propres employés de maison. Ces derniers sont à leur service depuis leur mariage et ils n'allaient pas s'en séparer pour la misérable raison qu'ils n'ont plus rien à leur donner à faire et que cette situation pourrait bien durer une dizaine de mois.

Mon copain ne m'a pas donné de détails sur cet arrangement, de sorte que j'en suis réduite aux conjectures. Ses employés sont-ils angoissés par le fait d'être temporairement hors d'usage? Peut-être balayent-ils compulsivement derrière la femme de chambre de l'hôtel. Déplacent maniaquement les brosses à dents après son passage. Servent cinq fois le thé dans un après-midi. Cachent la bouteille de whisky pour s'attribuer le mérite de l'avoir retrouvée. Ou montent la garde autour de mon copain et de sa femme pour leur enlever le verre des mains avant qu'ils aient dû se donner le mal de le reposer sur la table, ajoutant un agacement croissant à l'absurdité de la situation. Peut-être leur frustration les pousse-t-elle à de pires extrémités: disposer le fil de l'aspirateur en travers de la chambre à coucher en espérant faire trébucher leur concurrente. Ou lui offrir cordialement une tasse de thé aux somnifères.

Je préfère imaginer qu'ils partagent la certitude qui a amené mon copain à les garder et passent confortablement leurs journées devant l'un des trois téléviseurs de l'appartement. Ils vont peut-être même jusqu'à héler nonchalamment le garçon d'étage pour lui demander de leur apporter deux bières bien fraîches.

Mais la bonne question est bien sûr: qu'est-ce qui leur vaut le privilège de garder un emploi pourtant parfaitement redondant dans un monde où licencier passe pour un des moyens les plus sûrs de prouver ses compétences entrepreneuriales?

La première réponse qui me vient à l'esprit est que mon copain est un honnête homme, doublé d'une crème de bon type. La seconde est qu'il n'a pas, dans son ménage, d'actionnaires qui menacent de tout vendre s'ils découvrent une poche d'économie inexploitée dans son train de maison. La troisième enfin est que les employés mis à la rue lors des dernières restructurations n'avaient en général pas cuit et décoré tous les gâteaux d'anniversaire des enfants de leur patron. Ce qui fait une certaine différence. Et nous amène une fois de plus à constater à quel point les sentiments font du tort à la rationalité économique.