Hier Wolfgang Priklopil, aujourd'hui Josef Fritzl: est-ce que ça ne fait pas un peu beaucoup pour un pays de 8 millions d'habitants? Ou, pour le dire plus nettement: les Autrichiens, qui ont tout de même accueilli Hitler à bras ouverts en 1938 et aussitôt commencé à persécuter énergiquement les juifs, n'ont-ils pas une tendance culturelle aux comportements sado-rétentifs - par exemple la séquestration? On se pose la question dans certains médias. Histoire de causer, avant tout. Mais aussi parce que la monstruosité est très difficile à avaler.

L'explication la plus simple - la monstruosité n'a pas vraiment d'explication, seulement une très faible probabilité statistique d'apparaître - est aussi la plus insatisfaisante. On en cherche de plus rassurantes: c'est la dissolution des mœurs, les politiques répressives molles. Ou, mieux encore pour les non-concernés: c'est la fibre nationale.

J'en privilégie une autre: c'est la paix. Nous tenons la paix, comme la démocratie, pour un acquis précieux. Mais elles présentent d'importants inconvénients. Combinées et pratiquées sur le long terme, elles limitent drastiquement les occasions offertes aux citoyens de contraindre, opprimer, torturer, tuer et violer. C'est très frustrant. Regardez, à titre de comparaison, l'usage très large qui est fait des riches opportunités offertes par un bon conflit africain, un coup d'Etat sud-américain, ou même une modeste lutte antiterroriste états-unienne.

Cela fait forcément des vocations contrariées qui finissent par s'exprimer ailleurs. Comme le remarquait judicieusement Jacques Prévert, on ne peut pas raisonnablement blâmer les régicides qui n'ont pas de roi sous la main s'ils exercent parfois leurs dons dans leur entourage immédiat.

Vous en faites ce que vous voulez. Mais il faut reconnaître une vertu à Joseph Fritzl: il nous permet de faire la différence entre la vraie criminalité et les broutilles. Comme la fraude fiscale par exemple.

La fraude fiscale permet elle aussi d'échapper à un motif de frustration caractéristique des sociétés démocratiques: la redistribution. Comme son nom l'indique, la redistribution fiscale ne touche pas tous les citoyens de façon identique, ce qui est déjà très injuste. Elle enrichit les uns en leur permettant, par exemple, de mettre pour pas cher leurs gosses à l'école et leurs mémés à l'hôpital. Et elle appauvrit les autres en les obligeant à payer pour des gosses qu'ils n'ont pas faits et des mémés qui ne leur ont jamais donné de bonbons. A la longue, c'est très pénible. Pensez un instant au nombre de tapis d'Orient, de grands crus et de piscines qu'un patron allemand - c'est un exemple au hasard - pourrait s'acheter avec chaque million qu'il se voit obligé de céder aux gosses et aux mémés des autres. Et ça n'a rien d'inévitable: au Moyen Age, c'étaient les pauvres qui payaient tribut aux riches. Vue à cette lumière, la fraude fiscale apparaît comme une modeste compensation pour des privilèges injustement retirés aux éléments les plus performants de la société.

Et vous serez d'accord avec moi: retour à la sauvagerie pour retour à la sauvagerie, il vaut mieux que ça se passe dans un coffre-fort liechtensteinois que dans un sous-sol d'Amstetten.