«Les paysannes coquines jugées trop vulgaires». Ces mots implacables, étalés sur l'affichette de la Minute Bleue, m'ont fait mal. Vous le connaissez sans doute aussi, ce sentiment confus mais têtu d'injustice: quelque chose de laid est en train de se produire, mais quoi?

Dans un déferlement instantané, j'ai entr'aperçu les siècles de préjugés entourant le monde paysan - forcément vulgaire, aurait dit Marguerite Duras. L'injonction généralisée de coquinerie désormais doublée d'une obligation de distinction très disqualifiante pour les moins branchées de ses victimes. Et l'irruption intolérable des médias dans la sphère intime des paysannes coquines - si vous les trouvez vulgaires, Messieurs les journaleux, allez vous faire reluire à l'usine!

J'ai pris un exemplaire de Vingt Matins - pour ce que ça coûte... - et j'ai vu que j'avais tout faux. Il s'agissait d'une opération de promotion. D'un calendrier semi-nu du modèle le plus courant qui soit: les plus jeunes et les mieux roulé/e/s d'un groupe socioprofessionnel se sacrifient stoïquement, en sous-tif, bas résille, mascara ou cuissettes, pour lui donner l'air parfaitement crétin qui marque la bonne intégration dans la pipolisation globale.

Les paysannes visées n'étaient donc que des coquines de circonstance, un peu trop appliquées pour être convaincantes si vous me demandez mon avis. Elles n'avaient pas particulièrement songé à être distinguées - en guêpière sur une roue de tracteur ou bustier de dirndl et slip sur une meule, je voudrais vous y voir! Un monde toujours plus exigeant le leur reprochait. Les lecteurs de la Minute Bleue étaient incités à leur manifester leur soutien par le biais d'un grand concours permettant de gagner dix exemplaires du calendrier trop décrié.

Tout ça nous montre qu'il est très difficile de maîtriser l'image, même modeste, qu'on laissera dans l'Histoire. Et, à cette aune, les puissants ne sont pas mieux lotis que les humbles. Prenez George Bush, bien placé pour un séjour record en tête de la liste des plus détestables présidents des Etats-Unis - à moins bien sûr que John McCain, élu, ne trépasse et ne passe la main à Sarah Palin.

Ou Henry Paulson: comment passera-t-il à la postérité? Le secrétaire au Trésor qui aura sauvé l'économie mondiale? Ou celui qui n'aura pas pu empêcher la catastrophe financière la plus retentissante depuis 1929? On s'étonne qu'il résiste au suspense.

Je n'ai pas de conseil à leur donner mais j'aimerais leur signaler un modèle helvétique de modestie historique très édifiante: Christoffel Brändli, président de Santésuisse et sénateur UDC.

En décembre dernier, il a fait l'Histoire d'un simple hochement de tête. Son «oui» en tant que président d'un Conseil des Etats divisé en deux camps égaux a donné un coup de pouce décisif à l'article constitutionnel sur l'assurance maladie dont le rejet massif au mois de juin a marqué un goal sonore contre son camp.

Il vient de se rattraper. C'est son vote, une fois de plus, qui a départagé les sénateurs sur la question des cafés fumeurs. Il est pour. Mais cette fois, ce sera tout bénef pour les assureurs: chaque sommelière qui meurt jeune d'un accident cardio-vasculaire bien net leur fait épargner des sommes considérables.