Isidore a été évêque de Séville et érudit de 601 à 636, Ibn Sina, aussi appelé Avicenne, a étudié la médecine - entre autres choses - à Boukhara aux alentours de l'an 1000. Jacques de Venise a traduit les œuvres d'Aristote à Constantinople entre 1125 et 1150. C'est le moins connu des trois, mais cela pourrait changer.

Car ces trois savants éminents et éminemment canoniques sont en train de se payer une nouvelle jeunesse dans les gazettes et sur la blogosphère. Ils sont les héros d'un jeu de rôles très tendance dont le scénario est, en gros, le suivant: le premier qui attrape le fil qui lie Aristote et Platon à la Renaissance a gagné. Si c'est Ibn Sina, c'est 1 point dans le camp musulman. Si c'est Isidore ou Jacques, c'est la chrétienté qui l'emporte.

C'est une joute très lettrée. Le Temps - quel journal! - y a fait écho dans son édition du 5mai. C'était un article très lettré.

Sur Internet, il arrive qu'on soit plus direct. Les termes «fasciste» et «politiquement correct» volent bas. Je n'ai pas tout lu - à la longue, ça se répète un peu. Mais, en tant qu'observatrice très peu lettrée, je crois avoir compris ce qui suit.

En apparence, il y a deux candidats, l'Occident chrétien et l'Orient musulman, pour la palme du passé médiéval le plus brillant. Mais il y a un autre jeu sous le jeu, un peu comme au bonneteau.

C'est assez ritualisé. Du côté oriental, on jette: «Vous faites les malins, mais sans nous, vous ne seriez rien. Vous ne connaîtriez même pas le passé classique dont vous faites si grand cas et dont nous sommes les premiers héritiers.» Ce n'est pas tout juste et c'est vexant.

Du côté occidental, on répond: «Vous dites n'importe quoi. Nous ne vous devons rien. D'ailleurs, vous n'êtes même pas fichus de comprendre la pensée classique.» C'est assez faux, très vexant et ça peut continuer longtemps comme ça.

Mais c'est à l'intérieur des deux camps que se joue la partie. C'est à l'Ouest qu'elle chauffe en ce moment. Elle oppose ceux qui voient la civilisation comme un tonneau très profond au sein duquel on entasse les couches comme des sardines et du gros sel. Et ceux qui se la représentent plutôt comme un tissu très bariolé, dont les fils ont été ramassés un peu partout et entrelacés de telle manière qu'on ne sait plus toujours d'où ils viennent.

Ce n'est pas une bataille lettrée. Elle porte sur la question très prosaïque de la séparation. Ceux qui pensent que la civilisation est un tonneau croient dans les vertus de la séparation: elle évite la contamination des tonneaux et s'opère très simplement: chacun rentre chez soi avec son tonneau garder ses vaches.

Ceux qui pensent que la civilisation est un tissu ont tendance à le croire vivant. Ils pensent que la seule séparation possible est un coup de ciseau très douloureux, très irrégulier et très sanglant qui laissera, en plus, une très vilaine cicatrice. Ils ont donc très peur des partisans du tonneau, qu'ils voient comme de dangereux pyromanes.

C'est mon avis et j'ai comme l'intuition qu'Isidore, Ibn Sina et Jacques de Venise auraient été d'accord avec moi. Ou en tout cas l'émir de Séville qui, trois siècles après la mort d'Isidore, laissa transporter ses restes à León, où une église porte toujours son nom.