- Tu as remarqué?

- Quoi?

- On dit de nouveau: «l'UBS.

- Quand on veut parler de l'UBS. Parce que moi...

- «L'UBS», plus «UBS» tout court. La différence est capitale. Dans un cas, tu as un machin littéral, pauvre, vieillot, l'Union de Banques Suisses, qui ressemble un peu à l'Union suisse des paysans si tu vois ce que je veux dire. Dans l'autre, tu as un truc américain qui performe, You-bi-esse, the Younique You-bi-esse. Tu percutes?

- On dit comme on veut. Comme je disais...

- D'accord, tu t'en fous. Mais c'est le signe que le monde change.

- Ouais, bon. C'est vrai que quand j'annonce que je vais à «ma» banque, aujourd'hui, ça prend un sens nouveau. Même si en pratique...

- C'est ça. Tu as pigé. You-bi-esse n'avait pas de patrie. Elle snobait les petits déposants: des gens qui n'arrivent pas, en une vie de travail, à amasser assez d'économies pour payer le salaire du patron pour un seul jour, tu penses! Mais quand viennent les ennuis, vers qui on se tourne? Le gagne-petit de contribuable de la Mère Patrie. Et le You se dégonfle pour redevenir un petit U tout ce qu'il y a de popote.

- Tu ne crois pas que tu lis un peu beaucoup...

- Nan. Il faut savoir déchiffrer ce genre de signes, ce sont eux qui balisent l'avenir. La mondialisation en a pris un coup, c'est moi qui te le dis. Et en prime, nous sommes libérés de l'insupportable prétention des nantis!

- Et c'est en toute modestie que l'UBS s'apprête à verser 7 milliards de bonus à ses cadres avec l'argent du gagne-petit de contribuable.

- Justement. Tu as vu les réactions? Des réactions morales, rien de moins. Et de tous les bords: c'est pas nouveau, ça?

- J'ai aussi noté qu'elles n'ont pas empêché Peter Wuffli et les deux autres, là, dont j'oublie le nom, d'encaisser 93millions pour leur gestion sans prétention de 2007. Tu m'excuseras mais, sans vouloir être mesquin, ça me reste en travers de la gorge.

- Rien à faire, tu es braqué sur le passé. Je te parle moralisation de l'économie et tu chipotes sur quelques minables millions restés indûment dans la poche de quelques types minables.

- Minables, minables, c'est vite dit. Ils ont le pognon et ils le gardent. Pour eux, c'est nous les minables.

- Tu n'y comprends rien, comme d'habitude. Ce genre de types ne marchent pas au fric. Ils marchent au pouvoir. Et aujourd'hui, ils voient que leur temps est fini.

- J'espère que ça ne les empêche pas de profiter de leur LearJet.

- Pfff. En plus, je vais te dire un truc. Tout au fond, je suis sûr qu'ils ont honte. S'ils le pouvaient, ils rendraient l'oseille.

- Et qu'est-ce qui les en empêche?

- Les avocats.

- Les avocats?

- Oui. Quand on gagne plus de 10 000 balles de l'heure, on a forcément des tas d'avocats. On ne se lave plus les dents sans un avis juridique.

- Je compatis. Mais je ne vois pas...

- Jamais un avocat ne laissera Peter Wuffli rendre un centime. Ce serait une reconnaissance de responsabilité. Et rappelle-moi, le trou est de combien?

- En somme, pour moraliser entièrement le monde des affaires, il faut en supprimer les avocats?

- Je n'aurais pas dit ça comme ça mais...

- Et tu penses qu'on va supprimer les avocats?

- Non, qu'est-ce que tu vas...

- Eh bien, tu vois!