En hiver, le Suisse nourrit les oiseaux. Il n'est pas le seul mais il le fait à sa manière: nourrir les oiseaux est une activité à la fois universelle et culturellement très déterminée. Plus à l'est on tend à poser du vieux pain trempé sur le trottoir et à laisser leur chance aux chats. Ici, on achète des petites maisons de bois très décoratives et on les remplit de graines variées assemblées en suivant les conseils de la station ornithologique de Sempach.

On peut aussi procéder soi-même à la distribution. C'est ce que je fais. Dimanche dernier, j'ai ainsi apporté mon pain sec au bord du Rhône, qui coule pas loin de chez moi.

Parfois, l'accueil est tout juste poli: trois canards croisant au loin s'approchent mollement, suivis longtemps après par quelques poules d'eau déférentes. Là, il faisait très froid et il y a tout de suite eu du monde, tournoyant dans l'eau et bien décidé à en découdre.

Une telle situation impose des choix. On peut jeter son pain au hasard et regarder la faune se le disputer. Le spectacle est instructif, certains le trouvent même stimulant.

Les grèbes attaquent comme la foudre et s'emparent de gros morceaux encore tout secs qu'ils emportent au large, les mouettes pratiquent le harcèlement. Les uns et les autres n'hésitent pas à arracher de force le pain de la bouche de leurs concurrents après les avoir impitoyablement poursuivis. Les cygnes se la jouent au poids et assoient leur autorité de quelques coups de bec las. Les poules d'eau picorent en douce entre deux plongeons et les canards barbotent modestement au point de distribution en attendant les occasions propices puis, une fois servis, fuient pour échapper à leurs poursuivants.

C'est la loi de la nature, je le sais et les grèbes, les poules d'eau, les mouettes, les cygnes, les canards et même une oie grise à l'aile cassée y trouvent leur compte, ils me le confirment en réapparaissant, année après année, au fil des saisons. Mais le spectacle de tous ces coups de force m'indispose. Je tombe donc dans ce travers si humain qui consiste à favoriser systématiquement les individus les plus faibles en apparence.

Cela exige des manœuvres de diversion. Les miennes visent surtout les mouettes. Je dois reconnaître ici une antipathie marquée à leur endroit, pour des raisons que je peine à clarifier. Peut-être ai-je été convaincue par Albert Cohen, qui leur trouve l'œil antisémite? Elles sont en tout cas très bêtes et il est facile de les envoyer promener par un jet spectaculaire en direction du large. Elles reviennent vite, de sorte qu'il faut, au moment de lancer l'opération, avoir déjà préparé les bouchées faciles à emporter qu'on balancera furtivement aux canes les plus démunies.

Ces dernières ne se montrent pas toujours à la hauteur. Certaines semblent ne pas voir le bout de mie qui flotte à deux doigts de leur bec. D'autres se laissent déposséder par le premier grèbe ou pire, la première poule d'eau venus, puis se remettent tristement à clapoter.

C'est très décourageant. A vrai dire, j'ai parfois le soupçon désagréable que je me fais tourner en bourrique. Dans ces moments-là, je pense à Kofi Annan. Ça me donne du courage.