Ça y est. Je l'ai récupérée. Depuis, je dois dire que je me sens nettement mieux. En cette période où le calendrier nous rappelle avec insistance que nous sommes mortels, c'est rassurant d'avoir ses comptes à jour.

Lorsqu'on me l'a piquée, au printemps, je n'ai pas trop souffert. Ça n'a pas été indolore non plus: une ou deux nuits d'insomnie. Mais s'il fallait en passer par là pour aller vers l'été, j'étais prête au sacrifice.

A condition bien sûr que ce ne soit qu'un prêt. Une heure, ça ne se trouve pas sous le sabot d'un cheval.

C'est pour ça que j'ai toujours un petit pincement au cœur quand approche la fin octobre: va-t-on me la rendre? Ou quelqu'un quelque part du côté de Bruxelles décidera-t-il de garder mon heure par-devers lui? De nous bloquer définitivement à l'heure d'été?

Il en a été question il y a quelques années et j'aime mieux vous dire que j'en ai bavé. Depuis, tout semble rentré dans l'ordre mais, comme je suis superstitieuse, je célèbre toujours religieusement le week-end de la Restitution.

Les raisons de pavoiser ne manquent pas: une journée de vingt-cinq heures, c'est une fête en soi. Surtout si c'est un dimanche. Cette année toutefois, le ver du doute a montré sa tête mesquine et gluante dans ma pomme festive.

J'avais cherché le moyen de mieux exploiter le filon. Une heure de plus chaque jour, cela ne changerait à la longue que notre synchronisation avec le système solaire. Ce n'est certes pas un détail qui devrait arrêter un pays aussi intransigeant sur son indépendance que le nôtre. Mais on pouvait imaginer mieux: une heure de plus chaque dimanche.

C'est là que ça a commencé à coincer: où la prendre? Le plus logique serait le vendredi. Ça ne poserait pas trop de problèmes pratiques: beaucoup de citoyens avant-gardistes ont déjà pris sur eux de raccourcir leur horaire de travail ce jour-là. En supprimant l'heure comprise, mettons entre quatre et cinq heures le vendredi après-midi, on accélérerait la marche vers le dimanche sans modifier beaucoup la productivité nationale. On réinsérerait la même heure entre minuit et une heure le dimanche matin, ce qui laisserait tout un chacun libre de l'utiliser au moment qui lui semble le plus opportun.

Mais il y avait de gros inconvénients. Ceux qui filent déjà vers leur résidence secondaire vers 15h30 le vendredi seraient obligés de patienter jusqu'à 16h30, ce qui les priverait de l'ivresse délicieuse du temps volé. Ceux qui sont assez bêtes ou assez consciencieux pour rester à l'établi jusqu'à 18h30 ou 19 heures ne pourraient se libérer qu'aux approches de 20 heures, ce qui serait très injuste. Une heure délayée sur tout un dimanche ne suffirait jamais à compenser la frustration des uns et la rage des autres. Surtout s'il pleuvait.

J'ai envisagé les moyens radicaux: deux heures de plus le dimanche? Mais je les ai vite écartés à la perspective d'effets pervers encore plus accablants. Restait à m'incliner: la question n'est pas de savoir à quel quadrant du cadran de la montre on accroche une heure, mais ce qu'on en fait. Il m'avait fallu environ cinquante minutes pour arriver à cette conclusion. Heureusement, il ne pleuvait pas.