Ça doit bien faire une dizaine d'années qu'on m'enjoint régulièrement de ne pas céder au politiquement correct. Au début, j'ai assez aimé: je n'étais pas habituée à être encouragée à l'insubordination. A la longue, toutefois, je n'ai plus compris: comment quelque chose qu'il ne faut absolument pas faire pendant dix ans peut-il rester politiquement correct? Un article du sémiologue Umberto Eco m'a illuminée.

Les termes «politiquement correct» apparaissent en 1793 dans une sentence par laquelle la Cour suprême américaine autorise pour la première fois un privé à assigner l'Etat en justice pour défendre ses intérêts. Les juges qualifient de «not politically correct» le fait de parler des «Etats-Unis» quand on entend évoquer en réalité le peuple des Etats-Unis. L'expression est à prendre dans son sens littéral.

L'acception suivante est mieux connue. Umberto Eco la décrit comme une forme de courtoisie langagière qui consiste à nommer autrui comme il souhaite être nommé plutôt que comme cela nous vient spontanément à l'esprit. Cette courtoisie est réclamée avant tout par les personnes dont le statut social est peu enviable - il ne viendrait à l'esprit d'aucun avocat d'exiger qu'on le désigne comme un «opérateur légal». Le risque d'une course sans fin à l'euphémisme est donc réel: tant que le statut de l'intéressé ne change pas, le terme qui le désigne prend à l'usage une connotation désagréable qui ne peut être supprimée qu'en recourant à un nouveau terme, encore plus précautionneux. Parfois, on tourne en rond et on en revient à la désignation d'origine. Mais rien de tout ça, estime-t-il, n'est trop grave: le politiquement correct n'est qu'une convention oratoire. A chacun, donc, d'en user, dans les limites du bon sens, selon son éducation.

Umberto Eco précise aussi ce que le politiquement correct n'est pas: ce n'est pas une manière de penser. Une manière de penser s'appelle une opinion. Elle peut être juste ou fausse, vous rattacher à une famille politique, sociale ou morale plutôt qu'à une autre. Mais elle ne s'apparente pas à une façon de parler.

Taxer une opinion de politiquement correcte, en d'autres termes, est un tour de passe-passe sémantique. C'est, ai-je réalisé, ce qui fait son inusable succès: il ne vise pas l'opinion - qui peut aussi bien être plutôt dérangeante qu'affreusement banale - mais celui qui l'émet. Il permet d'insinuer que ce dernier prend pour penser les mêmes précautions qu'un locuteur politiquement correct pour parler. Qu'il s'efforce de ménager la chèvre et, surtout, le chou et évite de concevoir quelque chose qui puisse heurter les convenances. En un mot, qu'il ne pense pas.

Prenez, au hasard, l'affirmation selon laquelle tous les humains naissent libres et égaux en droit. La Cour suprême américaine aurait pu dire en 1793 qu'elle est politiquement correcte. Mais si je dis la même chose aujourd'hui, je laisse entendre que celui qui la formule obéit au secret désir de ne vexer personne. Et je m'offre une voie royale pour proposer toutes sortes de discriminations avec, en prime, les félicitations du jury pour mon courage. C'est formidable et je comprends qu'on ne s'en lasse pas.