C'était une toute nouvelle étude, elle venait de sortir et elle me permettait d'augmenter mes chances de concevoir l'enfant du sexe le mieux adapté à mes désirs. Pour une fille, il fallait manger des légumes, des laitages et des poissons frais sans sel. Et des œufs. Pour un garçon, on conseillait les poissons et viandes salés et fumés, les bouillons, les corn-flakes. Et les cornichons. Il était conseillé de pratiquer le régime avant la conception. Après, contrairement à une idée persistante, c'est trop tard.

J'ai renoncé: quand on s'est privée de sel pendant des mois pour avoir une fille, comment accueille-t-on le garçon qui a réussi malgré tout à se faufiler dans votre matrice?

J'ai bien fait: l'état des connaissances était encore embryonnaire - si j'ose dire. Une toute, toute nouvelle étude vient de sortir. Pour avoir un garçon, il faut manger beaucoup, riche et varié, avec des corn-flakes le matin. Et des bananes. Pour une fille, il suffit de se priver de tout.

Ceux d'entre vous qui ont l'esprit symbolique auront noté que les lumières scientifiques d'aujourd'hui rejoignent parfois les intuitions populaires d'autrefois. Mais pas toujours: les corn-flakes, par exemple. Je peine à voir leur rapport avec la virilité.

Ce n'est pas une question frivole. L'essentiel d'un régime, tous les anthropologues vous le diront, n'est pas tant dans la somme des éléments nutritifs qu'il apporte que dans l'histoire qu'il raconte. Le régime de ma jeunesse racontait une histoire militaro-biologique d'influence du milieu vaginal sur les chances respectives des spermatozoïdes x et y dans la folle course au but qui les oppose à l'aube de la vie. C'était une approche littérale et assez pauvre.

L'histoire livrée avec la toute, toute nouvelle étude a une dimension psycho-socio-éthologique beaucoup plus riche et contemporaine. Elle explique que les stratégies reproductives des mammifères varient selon le contexte économique.

En période d'abondance, elles favorisent le sexe masculin car un mâle, surtout vigoureux, est susceptible d'engendrer une nombreuse descendance. En temps de disette, elles promeuvent les femelles, qui procréent moins mais plus sûrement, surtout dans les sociétés où les mâles chétifs sont exclus de la fête reproductrice. Les futurs parents n'ont pas à se préoccuper du tri. Un surplus de glucose? Hop, c'est un garçon. Une carence? Zoup, c'est une fille. La sélection naturelle fait bien les choses.

En principe. Car l'homme, cet empêcheur de sélectionner en rond, a encore tout compliqué. Dans la période d'abondance sans précédent dont bénéficie la partie nord de la planète, il naît de plus en plus de filles. Les femelles humaines ne jouent pas le jeu. Au lieu de dévorer tout ce qui leur tombe sous la dent pendant que c'est là, elles s'appliquent au contraire à limiter leur apport calorique, histoire de satisfaire un autre but reproductif éminent: s'attacher un mâle aussi performant que possible.

D'habitude, ces histoires d'équilibres naturels perturbés me préoccupent. Là, je ne sais pas pourquoi, ça me rassure plutôt.