Il n'y a plus moyen d'y couper: je dois prendre ma santé en main. Que l'article «qualité et efficacité économique dans l'assurance maladie», sur lequel vous vous réjouissez de voter le 1er juin, soit accepté ou non n'y changera rien. L'avenir est à la responsabilisation des assurés.

Question mode d'application, le bonus a la cote. Il serait distribué aux quidams disciplinés qui s'astreignent à vivre sainement et leur éviterait le sentiment désagréable de payer pour les paresseux, les fumeurs, les obèses et les alcooliques. Tous les détails d'application ne sont pas encore fixés: comment traiter un sportif porté sur la bouteille ou un fumeur adepte de la macrobiotique? Pour y voir plus clair, j'ai étudié le cas que je connais le mieux: le mien.

Cela fait une dizaine d'années que j'ai troqué la cigarette contre le vélo. Côté mobilité, j'y gagne. Côté musculation aussi: la montée d'une seule côte à la force du pédalier sollicite autant les abdominaux que cent aspirations de fumée. Et côté plaisir, une fois passée la période de la mise en jambes, on s'y retrouve nettement.

Côté bonus, c'est plus mélangé. L'abandon de la cigarette est clairement payant. Mettons un avantage de dix points. Le vélo devrait me valoir quatre ou cinq points de plus pour l'effet bénéfique de l'exercice sur mes artères. Mais qui pédale ne marche pas et pour prévenir l'ostéoporose, il est recommandé de marcher. Disons deux points en moins.

Et ce n'est pas tout. J'ai failli me faire faucher la semaine passée par un automobiliste qui ne m'avait pas vue manifester mon intention de tourner à gauche ou n'avait pas jugé utile d'en tenir compte. Si j'y étais restée, ç'aurait été triste mais économique: autant de frais d'EMS en moins. Mais imaginez le poids financier d'une invalidité durable! Cela devrait bien me coûter cinq points. J'en ai retiré deux de plus cette semaine quand une camionnette m'a brutalement coupé la route au départ d'un feu.

Il y aurait bien un moyen de clarifier les comptes: le vélo d'appartement. Question responsabilité, c'est imbattable: je ne sais pas si vous avez vu ce que coûte un vélo d'appartement. Pour l'exercice, je gagnerais en précision scientifique, c'est toujours bon à prendre. Pour la sécurité des déplacements, le bus pourrait faire l'affaire.

Mais franchement, je doute que mouliner dans mon bureau me procure le joli sentiment de liberté des départs matinaux. Ou la gaieté têtue qui monte à partir du dixième coup de pédale dans la brise du soir. En outre, le bus a sur moi un effet très déprimant. Je déteste notamment: être comprimée, être bousculée, être violemment projetée en avant et voir des gens faire la gueule.

Pour me résumer, je risque un sérieux déficit d'endorphines que je ne parviendrai pas à compenser entièrement en augmentant ma consommation de rouge (plus deux points pour les artères, moins trois pour le foie). Je vous épargne la suite: grinche, incapacité à purifier le mauvais sang des contrariétés professionnelles, décompensation, antidépresseurs, arrêt de travail, psy, psy, psy, psy.

Auquel stade, je supporterai très mal de me faire traiter de fausse invalide. Et quelque chose me dit que je risque bien de recommencer à fumer.