Elle a conservé de ce jour-là, le 8 décembre 1994, le souvenir d’une lumière qui sautait, dansait. Celle de l’aéroport de Genève depuis l’avion en approche. Elle trouve étrange qu’elle puisse avoir en mémoire cela, alors qu’elle avait à l’époque entre 1 et 2 ans. Elle ne connaît pas la date exacte de sa naissance. Vingt années plus tard, le 16 décembre 2014, elle retourne pour la première fois au Rwanda, atterrit de nuit et les lampadaires de Kigali à leur tour dansent.

Ancilla Vitelli a donné rendez-vous à Yverdon-les-Bains, au bord du lac. Jeune femme souriante, loquace. Elle vit à Yvonand (VD), est mariée, attend son premier enfant. Travaille en qualité d’assistante sociale au Service de protection de la jeunesse à Montreux. Elle y traite notamment les dossiers de maltraitance. Pas un hasard sans doute. Elle a connu l’épouvante, au Pays des Mille Collines, en 1994, en cette Saison de machettes, comme l’a écrit le journaliste Jean Hatzfeld en 2003. Génocide de cent jours, le plus rapide de l’histoire – 800 000 morts, des Tutsis dans une écrasante majorité et quelques Hutus solidaires des Tutsis et donc traîtres.

Les «cancrelats» écrasés

Sa maison était au bord du fleuve Nyabarongo, dans la province du Sud, à Gasharu. Arbustes vert émeraude, chemins de latérite, femmes qui transportent sur leur tête des provisions de manioc, des haricots rouges et des patates douces. Leonidas Gakumba, le père, a quelques vaches. Perpetue Madamu, la mère, cultive le millet et le sorgho. Ils sont Tutsis dans un village hutu, sont réduits en avril 1994 «à l’état de cancrelats et petits cafards». On les écrase donc. La famille trouve refuge dans une église avec d’autres Tutsis. Mais les milices extrémistes Interahamwe les délogent, les pourchassent, les découpent à la machette.

Ancilla reçoit un coup de couteau au front. Un œil est touché, ne voit plus. Jeanne, une adolescente hutue, saisit le bébé blessé, le cache. Restutha, la sœur aînée d’Ancilla, a échappé au massacre, pas les parents. Elles fuient, prennent la route. Ancilla est posée dans une brouette. Dans un dispensaire, la plaie est nettoyée, mais on laisse à l’enfant peu de chances de survie.

Un prêtre la conduit dans sa voiture vers Kigali, à l’hôpital Fayçal. «Un jour de chance, Edmond Kaiser visitait les blessés», dit Ancilla. Le fondateur de Terre des hommes est au Rwanda avec Sentinelles, sa nouvelle organisation. Il voit l’enfant, le front profondément entaillé, les coupures autour des yeux. Un transfert vers la Suisse est organisé, de toute urgence. D’autres enfants blessés montent aussi dans l’avion. Depuis Genève, ils sont dirigés vers différents centres hospitaliers romands.

Ancilla est soignée à Yverdon-les-Bains. Générosa, une infirmière d’origine rwandaise, bénévole chez Sentinelles, materne l’enfant. Mais c’est Francine qui en 1997 deviendra sa maman adoptive. Elle est aide-soignante, collègue de Générosa. Francine, son mari Pierre et leur fille Christine constituent dans un premier temps sa famille d’accueil. Dans un second, son foyer. Il a fallu six mois à Ancilla avant de s’endormir sans frayeur. Elle grandit aimée, apaisée enfin.

Elle subit de lourdes opérations chirurgicales pour restaurer l’apparence de son front. Un ophtalmologue traite ses paupières qui ne se ferment pas. Enfant, elle ne pense pas à ce qu’elle nomme son «petit pays». Adolescente, elle lit, se documente, interroge. En voyage à Rome, elle fait le vœu devant la fontaine de Trevi de retrouver Jeanne et Restutha, sa grande sœur. L’association Rwanda-Suisse l’aide dans ses recherches. Un jour de février 2014, un Rwandais de Fribourg en voyage au pays pour visiter sa mère l’informe par téléphone qu’il a retrouvé Restutha. Mais aussi Paul et Angélique, autres grand frère et grande sœur dont elle ignorait l’existence.

Rires et pleurs

Elle s’envole là-bas seule. Elle a 21 ans. L’avion se pose à la nuit tombée. Il fait chaud. Parfum de bananes et de fruits sucrés. Le premier à l’enlacer est Paul, celui qui s’était caché dans les herbes hautes pour échapper aux génocidaires. Puis Angélique, emportée par la foule durant la fuite. La courageuse Jeanne qui a sauvé Ancilla. Restutha, enfin, qui lui ressemble tant. Rires et pleurs. Ancilla, partie orpheline, se découvre une grande famille. Voyage à Gasharu, le village des parents. Tout le monde dort dans la même pièce, pour retisser les liens, même durant le sommeil.

Ancilla Vitelli va retourner au Rwanda en 2015, 2016, 2017 et en 2019, avec Francine sa maman adoptive «pour qu’elle découvre le pays». Elle a appris le kinyarwanda, la langue locale. L’été 2017, dans le cadre de ses études sociales, elle a fait un stage de six mois à Kigali auprès des enfants des rues. Là-bas, Ancilla se demande sans cesse pourquoi ses parents sont morts. Jeanne, qui n’est jamais loin, lui dit doucement: «Sorry ma fille, sorry.» Comme si elle implorait le pardon au nom de ceux, Hutus comme elle, qui se sont livrés à la pire des barbaries. Ancilla confie: «Jeanne a toujours été là, en moi, à un endroit particulier du cœur, là où je gardais ma vie d’autrefois.»


Profil

1992 ou 1993 Naissance au Rwanda.

8 décembre 1994 Arrivée en Suisse.

 

 

15 décembre 1994 Reçue dans une famille d’accueil qui deviendra sa famille adoptive.

2014 Retour pour la première fois au Rwanda pour retrouver ses sœurs et son frère.

2020 Publie «Ancilla, la jeune fille qui souriait aux étoiles» aux Editions Favre.


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