Aller au contenu principal
Encore 1/5 articles gratuits à lire
Image d'illustration. www.eclection-photography.com
© Heather Shuker

unions

Le retour du mariage en grand

En Suisse, les mariages baissent, mais ceux qui résistent s’offrent des cérémonies spectaculaires

«Il faut recompter le nombre de nappes, oui blanches, enfin, à quoi tu penses? Réserver la maquilleuse, rappeler le groupe, je ne suis pas sûre pour le rock mais il préfère… Et la couronne de fleurs, c’est joli mais sur moi je ne sais pas, il y a les robes des demoiselles, jaunes pâles, Annie n’aime pas mais je m’en fous, les nœuds papillons des témoins, ceux à pois, la boîte ancienne pour les alliances et les vieilles dentelles pour les chaises, je me disais, des petites roses pour la couronne, non?» Attablée en terrasse devant un café, elle a un téléphone vissé sur l’oreille et une boucle blonde qui s’échappe de son chignon. Sa voix porte haut et elle parle vite, griffonnant sur un carnet. La jeune femme prépare le plus beau jour de sa vie.

C’est que l’arrivée du printemps sonne, retentissante, l’ouverture de la saison des hymens. L’été n’est pas que vacances et sable chaud, l’été est aussi traiteur méticuleux, discours émouvant et guirlandes guinguettes. D’après la sociologue Florence Maillochon, c’est depuis les années 90 seulement que la noce est devenue si saisonnière. «Avant, les mariages avaient lieu toute l’année et ils étaient échelonnés par les naissances à venir. Maintenant, il s’agit de choisir la saison où la fête sera la plus belle.»

Lire aussi: Mariage gay, tsunami d’émotions

Montrer le bonheur

Florence Maillochon, directrice de recherche au CNRS, étudie le mariage et ses enjeux depuis plus de dix-sept ans. «Ce qui m’intéresse, c’est que le nombre de mariage par an ne cesse de diminuer, malgré le droit au mariage pour les personnes de même sexe. Et pourtant les gens font des fêtes de plus en plus spectaculaires.» Dans La passion du mariage elle a suivi, de 2000 à 2012, les étapes vécues par une cinquantaine de couples en France, de la demande à la célébration.

En Suisse, selon les dernières données de l’Office fédéral de la statistique, on observe depuis les années 70 une réduction de plus d’un tiers du nombre de mariages célébrés par an, en tenant compte de l’augmentation de la population. De moins en moins de célébrations alors que l’image du mariage n’a jamais été autant à la mode? Pour la sociologue, ce décalage s’explique simplement: de nos jours, le mariage n’est plus obligatoire, donc ceux qui le font cherchent à le rendre visible. «Cette attention portée à tous les détails reflète le désir d’un mariage parfait, qui soit le plus beau jour de la vie. Avant c’était une image métaphorique, à l’heure actuelle cette expression est prise au sens propre.»

A propos d'un film parlant de mariage: Unis par les liens du mariage et du mensonge

Des épousailles minutieuses

Les épousailles sont de plus en plus minutieuses, elles s’étendent souvent sur plusieurs jours et ont tendance à s’exporter. «Il y a cette mode de se marier à l’étranger, mais dans un lieu qui a du sens pour le couple. Ces dernières années, je n’ai pas arrêté de voyager pour me rendre aux mariages de mes amis! Je suis allée en Italie, en Corse, en Sicile.» Althea Mani a un sourire communicatif, un pull rose et des mains qui bougent lorsqu’elle parle. Elle s’est mariée en juin 2016 en Andalousie, près de Séville. Les festivités ont duré trois jours, dans une jolie hacienda, et a été ponctuée de plusieurs événements. Pour la Genevoise de 29 ans, responsable relations publiques chez Sparkle PR, «aujourd’hui il y a une prolongation de la fête, les couples veulent vivre le truc sur la durée. Couper la musique et tout plier à minuit, c’est terminé».

Le prix de la fête

En forêt, dans une vieille grange, au milieu d’un champ ou dans une fermette rénovée: il y a un réel désir de personnalisation de la noce, plus qu’un événement, elle doit être le reflet du couple, dans le lieu choisi mais aussi dans tous les détails, de la déco de table aux petits cadeaux. Pour Florence Maillochon, «on bascule dans un rite où la forme compte beaucoup et doit exprimer la force du couple».

Des exigences qui impliquent de plus grandes dépenses. En touillant son café, Althea Mani explique que «pour faire quelque chose de vraiment beau en Suisse, il faut compter entre 30 000 et 50 000 francs. A moins de 20 000 francs, ça peut être super, mais ce sera plus du home made». Des dépenses qui peuvent, pour des mariés plus aisés, dépasser les 100 000 francs. Le coût du mariage d’Althea Mani se situe dans la moyenne basse suisse. «Psychologiquement on ne voulait pas dépasser une certaine somme. C’était en Espagne, donc moins cher qu’ici. Mais je n’ai lésiné sur rien. On a eu un open bar jusqu’au bout de la nuit, un pré-diner la veille, un brunch et plusieurs jours avec nos proches. Pour ce qu’on a fait, le rapport qualité prix est juste incroyable.»

Un spectacle: Les joies du mariage sur les scènes romandes

L'organisation, défi colossal

Des exigences qui impliquent aussi une organisation titanesque. Réserver un traiteur, booker un photographe ou trouver l’endroit idéal: impossible si on ne s’y prend pas une dizaine de mois avant l’union. Les blogs préconisent une année de préparatifs minimum.

Eva Monnier, 25 ans, est en plein dedans. La Vaudoise, étudiante en droit à Lausanne, va se marier le 19 août, en France, pas loin de Saint-Tropez. «Dès septembre, on a commencé à regarder les lieux. Je ne pensais pas qu’il faudrait s’y prendre autant à l’avance. On s’y est mis si vite qu’on a moins eu le temps de profiter des fiançailles.» La brunette, coupe souple au carré et chemisier bleu, tripote la fine bague en or blanc passée à son annulaire. «Là, on a presque tout bouclé. Traiteur, DJ, photographe, mairie… Après, ça a été assez tranquille, il y a juste eu deux week-ends intenses où l’on est descendu dans le sud.»

Fiancées Godzilla

Althea Mani a elle aussi passé une année en préparation. «Je viens de la communication et de l’événementiel, donc moi j’ai adoré tout organiser, planifier. Mais c’est vrai que tu es content quand ça s’arrête. Certains préfèrent prendre un wedding planner, pour soulager le stress. Il arrive même que des filles pètent les plombs sous la pression, on les appelle des bridezilla». C'est-à-dire, littéralement, des fiancées Godzilla.

Une organisation si chronophage qu’elle peut virer à l’orage. D’après la sociologue Florence Maillochon, cela peut créer une remise en question du couple, certains se séparent car ils ne sont pas prêts à vivre cette épreuve supplémentaire. Tandis que d’autres surmontent cette difficulté et, donc, en sortent renforcés.

La noce est une histoire de famille et plus largement, de génération. Une toute petite histoire, d’ailleurs: c’est seulement au début des années 2000 qu’a émergé, tout doucement, ce goût pour le grand mariage. Avant, on se souvient des célébrations qui ressemblaient à de petites fêtes sur le pouce, faites de tenues décontractées et de bonnes bouffes. Pour l’auteur de La passion du mariage, c’est logique: «Dans les années 80, les gens se sentaient encore obligés de se marier pour vivre ensemble. Leur seule marge de liberté, c’était de ne pas y mettre les formes et de bousculer les codes.» Cette obligation ayant disparu avec l’apparition du Pacs, les personnes qui choisissent de se marier n’ont plus besoin de rejeter cette image bourgeoise de l’union. Ce qui est étonnant, c’est que «les jeunes fiancés ont une vision plus conservatrice, limite réac du mariage. Alors que, pour une fois, la génération précédente a une perception plus contestataire du mariage comme institution».

L’influence des réseaux

C’est le cas de Victoria Tschumi, professeure de philosophie d’une cinquantaine d’années. Elle s’est mariée il y a cinq ans, après vingt-sept ans de vie commune. «La cérémonie s’est déroulée de la manière la plus simple qui soit. Devant un maire à Fribourg, il a fait un discours très bref, on a signé et c’était fini. Il y avait deux témoins, car c’était obligatoire. Mais il n’y avait ni bague, ni fleurs, ni invités…» Elle précise dans un rire qu’elle avait enfilé une jolie robe, tout droit sortie de son placard. «Avec Bruno, on avait même un peu honte de finalement céder à cette convention. C’est vrai que l’on s’est mariés pour une question financière, mais je pense que dans l’absolu le mariage est un contrat d’argent, on ne peut pas faire un contrat sur l’amour.»

La demande à genoux, contagion anglo-saxonne

La demande en mariage, le genou à terre, le sourire hésitant aux lèvres et une main tendue vers l’élu(e), est un autre exemple de ce retour d’une appréciation plus conventionnelle. Cela est d’autant plus intéressant que, comme le souligne Florence Maillochon, il ne s’agit pas d’une tradition française. «C’est un rituel emprunté à la culture anglo-saxonne bourgeoise et répandu par l’effet d’amplification des réseaux sociaux et des blogs.» D’ailleurs, la fonction de la demande en mariage ne serait pas la demande, puisque dans la plupart des cas le sujet a déjà été abordé au sein du couple. «C’est un moment supplémentaire qui permet d’officialiser la décision commune, il est surtout fait pour être raconté aux autres.»

Sans surprise, la sociologue remarque que cette évolution de l’hyménée coïncide avec le développement des réseaux sociaux. «Ils sont une source d’inspiration, d’envie et de désir. C’est aussi un moyen de partager et de se mettre en scène, de magnifier chaque événement clé de la vie, dont le mariage.» D’autre part, ce sont des réseaux comme Facebook, Instagram et Pinterest qui ont permis de nourrir le marché de la conjugalité. «Les envies se cristallisent sur des objets et des choses bien précises qu’on peut acheter. Par exemple, d’un point de vue marketing, le souci d’originalité de la fête devient aussi une source de consommation.»

Une industrie

Althea Mani abonde. «Aux Etats-Unis le mariage est une industrie qui roule très bien. En Suisse, il y a encore une retenue, on est prêt à mettre moins d’argent et les fournisseurs sont moins développés, même si ça change doucement.»

Les blogs consacrés au mariage fleurissent sur la toile. Souvent, ils sont créés par des femmes – car elles sont presque toujours plus impliquées dans l’organisation – qui, après leurs épousailles, mettent à profit leur expertise. Il s’agit aussi de rentabiliser une expérience riche en enseignements. Si ces blogueuses sont nombreuses aux Etats-Unis, elles se font plus discrètes dans notre pays où le mariage représente encore un petit marché.

Mariée, blogueuse

C’est le cas d’Althea Mani avec le blog «The W trend». «Je l’ai lancé l’année dernière, ça me trottait dans la tête depuis l’organisation de mon mariage. En fait, j’ai passé tellement de temps sur les blogs espagnols, si riches en informations, qu’en revenant je me suis dit, mais comment les mariées font-elles en Suisse?» Le but de «The W trend» est de partager les conseils, les astuces, les DIY et les meilleures adresses pour préparer l’événement. D’ici quelque temps, la jeune femme espère atteindre les 10 000 visiteurs par mois. «J’adorerais enrichir le blog, je suis convaincue qu’il y a un gros potentiel.»

Comment la perception du mariage peut-elle encore évoluer? Difficile à dire. Pour Florence Maillochon, il est possible qu’on observe un retour à des formes plus modestes. «Il y a une telle exacerbation que là on touche un plafond. Il ne reste plus qu’à redescendre, et revenir à des choses plus alternatives, plus simples». Elle ajoute après une pause: «A terme on peut imaginer une transfiguration de toutes les formes de conjugalité. Peut-être va-t-on même oublier de nouveau le mariage, qui sait?»

Publicité
Publicité

La dernière vidéo société

Des gadgets à dormir debout

Masque oculaire digital, applications qui mesurent les cycles de sommeil, lunettes filtrantes: la technologie peut-elle vraiment nous aider à mieux dormir? Notre chroniqueur en doute. Son édito en vidéo

Des gadgets à dormir debout

n/a